Du monde entier

par

Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France

À nouveau, le goût du voyage de Cendrars transparaîtsans détour dans ce titre. La dédicace, quant à elle, « Dédiée auxmusiciens », rend probablement hommage aux marginaux que le poète honoraitdans le poème précédent. Il faut savoir aussi que ce poème est l’un des plusfameux de Cendrars et qu’il a fait date dans l’histoire littéraire, nonseulement parce que le texte est beau, mais aussi et surtout parce qu’il étaitpublié sous une forme inédite, dans un livret horizontal et tout en couleurs.Ce poème donnera même lieu à l’une de ces petites querelles esthétiques quiponctuent l’histoire des arts. 

Le terme de « prose » est trompeur. Eneffet, au premier regard, on voit bien que le poème en question n’est pas enprose. Il est au contraire en vers libres, totalement débridés, les vers de 3syllabes succédant à ceux de 20. Dans sa correspondance, Cendrars avoue enréalité avoir utilisé le terme de prose car il trouve le terme« poème » bien moins honnête, bien moins populaire. Pour ce qui estdes rimes, leur jeu est aléatoire ; tantôt elles s’absentent, tantôt ellesréapparaissent. Par contre, Cendrars multiplie les effets de rythme, et s’amusebeaucoup avec la répétition et la variation.

Le poète semble s’adresser au lecteur sur le modeautobiographique cette fois. Il commence à raconter ce voyage comme unsouvenir, mais très vite les images deviennent bien trop surréalistes pourqu’on croie à l’authenticité de ce souvenir – « Et mes mains s’envolaientaussi, avec des bruissements d’albatros ». Si souvenir il y a, c’est sousune forme fantasmée que Cendrars le livre ; il s’agit d’une version épiquede ce qu’il aurait vécu, et non d’un compte-rendu fidèle.

Un jour, après avoir détaillé le nombre des vendeursqui traversent les pays avec leurs marchandises sous le bras, le « mauvaispoète », qui ne veut aller nulle part, qui ne va au bout de rien,entreprend un voyage en Transsibérien avec un marchand de pierres précieuses.Le caractère faussement épique du texte est manifeste dans la strophe qui suitl’annonce du départ : « Je croyais jouer au brigand / Nous avionsvolé le trésor de Golconde ». Sans transition, on passe de l’imaginationdu poète à la concrétisation du fantasme par la poésie. Le poète détaille justeaprès le nombre de ses ennemis, qui sont tous des personnages littéraires,mythiques, ou des peuplades inventées. Avec humour, il conclut cette liste enfaisant des « rats d’hôtel » et des « spécialistes des expressnationaux » ses pires ennemis.

Retour à la réalité : le poète décrit le voyagedans ses aspects concrets, il évoque notamment tous les grincements etsifflements du train. Il commence peu à peu à parler de Jeanne, la femme aimée,putain fragile, très pauvre, insensibilisée par les coups durs. Jeanne bientôtprend la parole ; « Dis, Blaise, sommes-nous bien loin deMontmartre ? » devient pendant quelques pages le refrain du poème.Chaque fois que Jeanne pose la question, le poète s’énerve un peu plus, et savision du monde se noircit – et on en vient à des évocations directementdiaboliques. On observe aussi à cette occasion la complexité des sentiments dupoète à l’égard de cette pauvre Jeanne, un mélange d’amour sincère, de mépriset de pitié. Le poète s’emporte et invite Jeanne au voyage – il rêve alors decontrées exotiques où ils seraient rois. Le poète s’attendrit ensuite et multiplieles surnoms affectueux.

Jeanne s’endort, le poète est renvoyé à son angoisse.Le voyage continue, le poète en marque les étapes. Bientôt on arrive à Paris.Le poète-narrateur devient le poète-personnage, l’évocation du voyage estterminée : le poète toujours est seul, et avoue avoir écrit tout le poèmeen hommage à Jeanne – qu’il sublime en la renommant « Jehanne deFrance », comme si elle était une « Dame du Temps Jadis » deVillon – par un soir de tristesse où un grand amour le tourmentait.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France >