Du monde entier

par

Les Pâques à New York

Le titre du présent poème renvoie déjà à deux grandes thématiques qui structureront l’œuvre de Cendrars : d’une part le goût du voyage avec l’évocation immédiate de New York, d’autre part la fascination pour le rite catholique (Cendrars étant athée, d’éducation protestante). La dédicace « À Agnès » renvoie d’abord à Agnès Hall, fille du peintre Richard Hall, femme aimée qui épousera le grand frère de Cendrars, mais contient surtout un jeu de mots référentiel amusant : Agnès contient en son nom l’agnus biblique.

Autre préambule au poème, une citation en ouverture – en l’occurrence un poème latin chrétien médiéval, accompagné de sa traduction, principalement par Remy de Gourmont, auteur modèle de Cendrars. Ce poème s’adresse à un « arbre géant », métaphore désignant la croix christique, et en appelle à sa douceur. Une troisième branche de la poétique de Cendrars se déploie ici : la soif d’érudition.

À vue d’œil, Les Pâques à New York relève d’une forme connue ; on peut trouver la même succession de distiques rimés en alexandrins chez Baudelaire par exemple. Mais si l’on y regarde de plus près, on voit très vite que d’une part, ces alexandrins sont bancals, et que si l’on compte les e muets ainsi qu’on le faisait dans la métrique classique, ils peuvent contenir jusqu’à 15 syllabes ! Mais encore, Cendrars se permet des assonances plutôt que des rimes, telles que « paroles » / « monotones » dans le second distique, effet qui renvoie à une poésie plus ancienne.

Dans ce poème qui fait fortement penser à « Zone » d’Apollinaire (ce serait lui qui aurait pris son inspiration chez Cendrars, pas l’inverse), le poète apparaît sous la forme d’un vagabond épuisé plus ou moins désespéré, qui dans la nuit s’adresse directement à Dieu, assimilé à la figure du Christ, et forme une prière fleuve. L’âme du poète est en mal de foi, et le poème insiste sur le paradoxe suivant : le poète connaît tout de Dieu – il a lu la Bible, a vu les représentations, a été éduqué dans la religion – mais il ne semble pas le sentir. L’idée de Dieu marche à ses côtés, mais l’amour de Dieu est absent. Cette absence est à la fois une souffrance et une joie (car elle permet l’espoir) ; ainsi le poème ne cesse de balancer entre ces deux sentiments. Autre aller-retour permanent dans le poème : on va sans cesse du transcendant à l’immanent, du pragmatique à l’éthéré. Le poète appelle par exemple à l’indulgence envers les marginaux, les immigrés de tous pays, les Juifs dans leurs ghettos, les prostituées, les voleurs suicidaires, les musiciens mendiants… Exemple de passage sans transition d’une vision mystique à un détail terre-à-terre : « La rue est dans la nuit comme une déchirure, / Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures. » Alors que le poète boit un thé dans un bouge chinois, il imagine avec amusement comment les Chinois représenteraient le martyre du Christ – vision d’horreur. Bientôt l’aube arrive, la ville se réveille. Le vagabond rentre dans sa chambre vide, toujours aussi seul et triste. Il se recentre sur lui-même, et oublie sa soif mystique : « Je ne pense plus à Vous. Je ne pense plus à Vous. »

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