Effroyables jardins

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Résumé

Le narrateur a longtemps détesté viscéralementles clowns. Cette haine remontait à son enfance, dit-il, à ces années cinquanteoù son père André, instituteur dans la région de Roubaix, faisait le clown.Combien de moments en famille gâchés, combien de jeudis et de dimanches perdus,à cause de ces clowneries que le père imposait à la famille ! Si au moinsil avait été bon, si au moins il avait été drôle, mais non. Il était minable, revêtaitun costume grotesque, arborait un maquillage ridicule. La mère, le narrateur etsa sœur Françoise accompagnaient le père de goûters d’anniversaire en fêtes defamille, et le fils voyait le plus lamentable des clowns tristes, son proprepère, ruiner sa réputation. Même la voiture de la famille était ridicule :une vieille Dyna Panhard jaune canari, bruyante et passée de mode – un véhiculecertes digne d’un clown. Le narrateur aurait préféré n’importe qui en guise depère plutôt que cet auguste ridicule. Toute l’enfance du jeune garçon a baignédans cette tristesse teintée de honte, jusqu’à un dimanche particulier.

C’était en 1959, ou 1960, du temps où Gastonet Nicole venaient à la maison. Gaston, Nicole… d’obscures relations, un couplesans enfants, tirant le diable par la queue, et ensevelis sous le sable dutemps et de l’oubli au fil des années… Gentils, simples, ils font partie dudécor chaque dimanche ou presque, et le narrateur les trouve bien agaçants,dans leur bonhomme banalité. Jusqu’à ce jour où toute la famille est allée aucinéma. Le film ce dimanche-là raconte l’histoire d’adolescents allemands, à lafin de la Seconde Guerre mondiale, qui se sacrifient inutilement pour protégerun pont de l’invasion des troupes alliées. Au sortir de la salle, Nicole,Françoise et la mère du narrateur s’éloignent, tandis que le père, Gaston et lejeune garçon s’installent au bar du cinéma. Le père s’assied au bout ducomptoir ; Gaston retient l’enfant et lui fait alors le récit suivant, quiva conduire le narrateur dans un effroyable jardin, selon une formule d’Apollinaire,qui se cache au fond du cœur de son père.

C’était en 42 ou 43. Gaston et André, dejeunes hommes alors, n’appréciant guère l’occupant, entrent dans la Résistance.Ce ne sont pas des patriotes acharnés, ils s’ennuient, c’est tout, et c’estplus par désœuvrement que par héroïsme qu’ils ont joint la lutte contre les nazis.Quand ils commettent un attentat, c’est en se camouflant à peine, comme desenfants qui joueraient à la guerre. Ainsi, un soir, ils font sauter letransformateur électrique de la gare de Douai, simplement déguisés enélectriciens. Puis ils rentrent tout bonnement chez eux. Aussi, quand douzeheures plus tard les soldats allemands les trouvent dans la cave des parents dela future femme d’André, occupés à installer des étagères pour des bocaux àcornichons, ils pensent qu’on vient les cueillir car on les a vus ou dénoncés.Or, s’ils ont été dénoncés, c’est pour une autre raison : on les adésignés comme otages. En effet, selon la loi du 14 août 1941, tout attentatcontre les Allemands entraînera l’exécution d’otages pris dans la populationcivile. Et c’est comme otages qu’on les fait monter dans un camion après lesavoir copieusement brutalisés en les traînant dans les rues du village.L’ironie de la situation ne leur échappe pas : on va les fusiller si lesauteurs du sabotage du transformateur ne se dénoncent pas. Et les auteurs,c’est eux.

Le camion les conduit près d’une anciennebriqueterie où l’on extrayait de la glaise. Au lieu des coups et de la torturequ’ils craignent, on les jette au fond d’une fosse, un trou assez profond pourqu’ils ne puissent pas en sortir seuls. Il pleut, ils n’ont rien à manger, nirien pour les abriter, il fait froid. Et le camion les laisse là, en compagnied’Henri et Émile, deux autres otages. Les jeunes hommes se connaissent, ilsjouent au football ensemble. Plus tard, ils apprendront qu’ils ont été dénoncéspar des supporteurs d’une équipe adverse. Pour l’instant, dans leur trou, ilsont froid et faim. Henri et Émile se doutent qu’André et Gaston sont impliquésdans le sabotage, alors qu’ils se dénoncent ! Ce serait trop bête demourir tous les quatre. Dans ce cas, répliquent les saboteurs, que les deuxautres les dénoncent, et tout le monde sera content. C’est alors qu’ilsdécouvrent qu’il y a un garde au bord de la fosse, un soldat à l’air niais,sans doute le simplet du régiment. L’homme se penche au-dessus d’eux et leurfait une grimace. Puis il fait mine de sortir un morceau de pain de sa poche etmime une lutte entre le pain et sa main, sous les yeux éberlués desprisonniers. Finalement, ce sont quatre tartines qu’il sort de ses poches,enveloppées dans du journal, et il se met à jongler avec elles, simaladroitement qu’il a l’air ridicule, et les prisonniers stupéfaits finissentpar rire aux éclats devant ce gardien insensé qui laisse échapper les tartinesqui tombent dans les mains des quatre otages affamés.

La nuit passe et au matin le soldat esttoujours là. Il se trouve qu’il parle français, on apprend qu’il s’appelleBernhard, et après être allé trouver quelque chose à manger pour les quatrehommes il leur lance des pommes de terres cuites à la cendre. Et Bernhardcontinue de faire le clown, joue de la trompette avec son fusil, les fait rire,jusqu’à ce que la patrouille revienne. Est-ce la mort qui arrive ? Lesquatre otages en sont persuadés, mais un délai semble leur être accordé. Unefois seuls, Bernhard leur lance une bouteille d’alcool de genièvre que lesprisonniers se partagent en attendant le retour de la patrouille. Quand ellerevient, menée par un officier, c’est pour les tirer de leur humideprison : le terroriste s’est dénoncé, et à été fusillé ! Qu’onimagine la stupeur d’André et Gaston : pourquoi un innocent s’est-ildénoncé à leur place ? Ils apprennent bientôt la vérité : l’attentatdu transformateur a fait une victime, un employé qui était présent et qui a étégrièvement brûlé. Il sait qu’il va mourir, alors sa femme l’a dénoncé.Qu’importe qu’il meure dans son lit ou sous les balles du pelotond’exécution : il sera de toute façon mort le soir venu. Autant que sa mortserve à quelque chose. Dans le camion brinquebalant qui les ramène au village,Bernhard explique aux prisonniers qu’il se nomme Bernhard Wicki etqu’avant la guerre il officiait comme clown.

Le temps a passé, la guerre est terminée.André et Gaston sont allés trouver la femme qui, pour les sauver, a dénoncé sonmari innocent. La veuve est une belle jeune femme prénommée Nicole, cetteNicole que Gaston a épousée. Et puis, en souvenir de ce clown qui a su lesfaire rire au bord de la mort, André est devenu clown, lui aussi, à sa façon.Le récit de Gaston est terminé et le narrateur lève les yeux sur l’affiche dufilm. Il lit le nom du metteur en scène : Bernhard Wicki. Bien plus tard,c’est lui, l’enfant qui n’aimait pas les clowns, qui traversera la France et,paré du costume d’auguste que portait son père, sera présent au procès d’unhaut fonctionnaire français, un dénommé Maurice Papon, personnage d’apparencehonorable qui s’est rendu coupable du plus odieux des crimes, celui contrel’humanité. Si le narrateur, en cette circonstance solennelle, comme son père,fait le clown, c’est pour apprendre à mieux faire l’homme.

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