Essai sur l'entendement humain

par

Livre troisième

Locke réfléchit maintenant à ce qu’est un mot. L’origine du langage, selon lui, se trouve dans la nécessité pour l’homme de communiquer les idées qui sont dans son esprit avec autrui. Pour ce faire, l’homme met bout à bout des sons, censés représenter les concepts qu’il a dans la tête. Locke sous-entend par là qu’il adhère à la théorie non encore formulée de « l’arbitraire du signe » – posture qui consiste à dire que le lien entre les mots et ce qu’ils désignent n’est pas naturel, mais conventionnel.

         Locke justifie, dans la même démarche, le nombre limité des mots. Pourquoi n’a-t-on pas un mot différent pour désigner chaque chaise différente ? pourquoi n’y a-t-il, par exemple, de noms propres pour les objets ? La mémoire humaine est limitée. Ainsi les mots sont généraux et renvoient à des concepts généraux.

         Ces concepts généraux se construisent eux aussi par l’expérience sensible. À force d’observer un certain nombre de chaises, et d’identifier des points communs entre toutes ces chaises, au-delà des données particulières et accidentelles à chacune des observations, la nécessité d’un mot se présente. Ces concepts généraux rappellent la philosophie de Platon. Mais Locke s’en détache largement dans la manière dont il conçoit la constitution de ces concepts. En effet, leur constitution se ferait d’après une abstraction (on ne retient que les traits communs, pas les circonstances individuelles) quand Platon pense que les concepts préexistent aux choses qu’ils désignent dans une réalité supérieure ; l’expérience sensible n’est, dans ce cadre, qu’un moyen de retrouver ces concepts, de remonter jusqu’à eux.

         Locke oppose la réalité de l’objet (l’essence réelle) et le mot qui s’y rapporte (l’essence nominale). Le masculin et le féminin n’existent pas dans la nature, les espèces n’existent pas dans la nature : ce sont des constructions de l’esprit qui lui permettent de déambuler dans la complexité infinie de la réalité.

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