Fahrenheit 451

par

Apparence et réalité

Si le capitaine Beatty disqualifie lalittérature sous prétexte que les personnages qu’elle met en scène n’ont jamaisexisté ou qu’ils sont morts, c’est pour mieux vanter la prévalence de ce quiest vraiment réel, de ce qui procureun plaisir indéniable, visible. Ce qui est réel aussi, pour lui, c’est ce quichasse la mélancolie, le déplaisir, et enfin la douleur. La littérature ne peutpas être utile à la vie, car elle est de nature « imaginaire », etdonc propre à embrouiller l’esprit. Ainsi, tout ce que Montag considère d’abordcomme source sûre de réalité, ce sont les choses tangibles, comme le pétrolequi émane de sa lance, l’odeur de brûlé qui lui colle à la peau, ou la tracenoire de suie qui adhère à son visage. Il ressent, comme il l’affirme, de lajoie à incendier les livres, ces créatures abstraites nées de l’imaginaire, denature immatérielle, avec un feu lui bien réel, que l’on peut sentir. Etpourtant quelque chose manque. Et c’est bien ce que Faber et Granger affirmenten fin de compte : l’important, avec les livres, ce n’est pas leurexistence en tant qu’objet, mais leur contenu, qui lui n’est pas matériel, etdevient donc indestructible, comme l’illustre l’existence des gardiens de livres,qui conservent leur substance dans leur esprit, et non sur un support. Lebonheur peut alors être considéré à son tour comme quelque chose d’intangible,non lié à un support matériel, tels les échanges qui ont lieu dans la famillede Clarisse.

La question soulevée par Fahrenheit 451est donc celle de la véracité du réel. Qu’est-ce qui est vrai dans cemonde ? Les plaisirs artificiels infinis que procurent écrans, voitures,gadgets, comprimés ? Ou le simple fait de converser un instant avec unAutre, et de regarder ensemble la Lune, en silence ? Dans Fahrenheit451, il n’y a généralement plus d’Autre, en lequel on pourrait se mirer,comme Montag voit son reflet dans les yeux de Clarisse, il n’y a plus qu’unrapport en circuit fermé avec soi-même, par l’intermédiaire des machines. Mais« soi-même » peut-il encore exister quand il est seul, sans altérité ?La tentative de suicide de Mildred, et les nombreuses pulsions destructricesqui jalonnent l’histoire, montrent combien ce monde aux apparences deperfection, de bonheur, a perdu sa matière vivante. Le réel est devenuartificiel, véhiculé principalement par des machines de divertissement qui,paradoxalement, empêchent, de par la vitesse de leurs informations, l’homme dese poser des questions, de réfléchir, et donc, également, de souffrir. L’abondancede richesses matérielles n’empêche pas le désert spirituel, et donc le malheuret le suicide auxquels ils conduisent. C’est un autre paradoxe important dulivre : la disparition de la souffrance, obtenue grâce au divertissementperpétuel, conduit en fait la société vers le néant. Si les livres posent desquestions existentielles, ce n’est pas pour tourmenter les hommes, mais pourles aider à se comprendre et à progresser, sans quoi leur vie n’est que quêteéperdue de plaisir menant au suicide.

Ainsi lorsque le capitaine affirme, en parlantde ses troupes : « nous sommes les garants du bonheur […] nousfaisons front contre ceux qui veulent affliger les gens avec leurs théories etleurs idées contradictoires », il ne sait pas, ou bien inconsciemment, quec’est justement cette absence de contradiction qui conduit les gens à l’autodestruction– et il se jettera lui-même plus ou moins volontairement devant lelance-flammes de Montag. Un monde dans lequel on ne rencontre aucuneopposition, un monde lisse, entraîne en réaction des comportements inhumains,qui amènent jusqu’au désir de mourir. La réalité du monde n’est pas constituéepar sa matière, et l’imaginaire des livres, bien qu’immatériel, n’en est pasmoins réel.

« Est-ce que vous voyez maintenant d’oùviennent la haine et la peur des livres ? Ils montrent les pores sur levisage de la vie. Les gens installés dans leur tranquillité ne veulent que desfaces de lune bien lisses, sans pores, sans poils, sans expression. »Faber sait, et explique à Montag que les livres, qualifiés de produits del’imaginaire par Beatty, sont en fait des produits de la vie, destinés à larenforcer, à la rendre plus vibrante, plus riche, plus significative. « Jene parle pas des choses, dit-il, je parle du sens des choses. Là, je saisque je suis vivant. » La frontière entre réel et imaginaire estquestionnée tout au long du roman, et les livres, dont on entend parfois direqu’ils diffèrent de la vie, sont ici clairement défendus comme étant du côté dela vie, comme étant des fortifiants pour la vie. On le constate en s’apercevantque les personnages qui défendent les livres défendent la vie de la chair,de la matière organique, non pas celle, lisse, des écrans, mais celle imparfaite,irrégulière, trouée par des pores, multiple et variée comme les gouttes derosée. Ce qui constitue la vie, c’est son irrégularité, et toute tentative devouloir l’aplanir, la lisser, l’uniformiser, la régulariser, conduit à ladétruire.

« Le téléviseur […] doitavoir raison, tant il paraît avoir raison », dit Montag. Et eneffet, l’apparence fait souvent figure d’autorité, raison pour laquelle lemonde de Fahrenheit 451 a glissé vers une société où les livres sontabsents, non par décret, mais par habitude. C’est l’habitude que la populationa prise de vivre avec l’apparence de réalité des écrans qui a conduit à bannirles livres, et de fait, à ne plus vivre vraiment. Tout le paradoxe réside dansle fait que les livres, qui semblent être des « reflets », desapparences de réalité, sont en fait des choses vivantes, et que les chosesapparemment réelles, comme les membres du programme télévisé « La Famille »,sont en fait vides de substance, de sens.

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