Fahrenheit 451

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Une contre-utopie autour du livre

Le genre de la contre-utopie est parfaitement illustré par la métaphore du pompier pyromane. En effet, le paradoxe de la contre-utopie consiste en la création d’un monde en apparence parfait, qui se révèle finalement être un univers totalitaire où le bonheur des hommes s’avère illusoire. Ainsi, la figure d’un pompier qui brûle les livres afin de préserver la paix de l’État et de protéger les hommes de leur contenu sulfureux illustre ce renversement produit par les romans dystopiques. Comme dans le roman 1984 de George Orwell dans lesquels on trouve des paradoxes idéologiques du type « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage », le lecteur est ici confronté à un monde où le rôle habituellement salvateur du pompier se transforme en une fonction d’incendiaire, et ce afin d’empêcher non pas les flammes de consumer les maisons, mais le feu potentiellement dangereux des livres d’enflammer les esprits. Comme le déclare Beatty : « un livre est un fusil chargé dans la maison d’à côté ». Le monde dystopique présenté dans Fahrenheit 451 est en effet avant tout centré sur l’expérience de la littérature. Le livre devient un enjeu pour un monde totalitaire, rappelant l’importance de son rôle dans une société libre et pourquoi, à certains moments de l’histoire, des gouvernements tels que ceux de l’Allemagne nazie ou de l’URSS sous Staline les censuraient. Le pompier est alors, par ce renversement qu’autorise la contre-utopie, le gardien d’un ordre social inique, et la rhétorique du capitaine Beatty, initié à la littérature, devient un outil de propagande contre la liberté de conscience et l’épanouissement de l’individu.

La contre-utopie présente un monde réaliste, voisin du nôtre, dans lequel le lecteur pourrait volontiers s’imaginer vivre. Ainsi le parallèle ne manquera pas d’être fait entre les « murs-écrans » où des programmes de téléréalité interactifs occupent les journées de ménagères désabusées et notre monde exponentiellement gagné par la présence des écrans qui prolifèrent – téléviseurs et ordinateurs, mais de plus en plus smartphones, tablettes, phablettes, écrans publicitaires. Le monde de la contre-utopie se projette donc dans un futur proche en exacerbant certains traits d’une société pour les pousser à leurs conséquences finales. Ainsi Ray Bradbury a-t-il, dans un roman écrit en 1952, poussé aux extrémités de certaines de ses manifestations le monde naissant de la consommation, du divertissement, de la perte du savoir, et en conséquence de la déshumanisation permise par l’émergence d’une société soumise à la technologie et déconnectée de la nature, une société encore naissante à l’époque aux États-Unis.

Si le monde décrit dans ce roman semble donc parfait, par exemple aux yeux du capitaine des pompiers Beatty, ou de Mildred, c’est par un renversement des valeurs, une distanciation, et la quête du personnage principal est toujours de dénoncer le hiatus grandissant entre la réalité et l’individu pour retrouver l’humain véritable, quand bien même il est imparfait. C’est cette nécessitéqui saute aux yeux de Montag lorsqu’il découvre que sa femme a tenté de se suicider, sans même s’en souvenir le lendemain, et qui le pousse à conclure : « On a tous quelque chose pour être heureux mais on ne l’est pas. Il manque quelque chose. » Quand bien même l’organisation sociale pourvoirait à tous les besoins essentiels humains et assurerait en apparence sa satisfaction, elle ne peut répondre à son désir plus fondamental, qui est de nature plus subtile et ne peut être assouvi uniquement au travers d’apports matériels. Si les livres expriment une chose impalpable, c’est bien cette dimension « spirituelle », ineffable à laquelle aspire l’être humain. Et c’est à travers les livres que Montag opérera ce renversement. Il a été ébranlé par l’immolation volontaire d’une femme au milieu de ses livres, qui lui révèle leur réelle puissance avec leur importance.

L’absence de livres dans le monde de Fahrenheit 451 illustre donc en creux la nécessité d’une quête existentielle chez l’homme, qui dépasse les catégories de l’apparence et le fait entrer en communication avec quelque chose d’immatériel. C’est ainsi que le roman fait s’interroger le lecteur sur le sens de la réalité et les apparences, la nature et le sens d’une vie vécue par trop de détours.

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