Gargantua

par

Une éducation en deux temps

Suite aux multiples révélations de l’esprit brillant et espiègle, prompt à rire et à plaisanter de son fils, Grandgousier place Gargantua sous la tutelle d’un précepteur, Thubal Holoferne. Gargantua est à ce moment-là un petit garçon encore sale et grossier, passant le plus clair de son temps à manger, boire, dormir et jouer ; cependant, son esprit est déjà très vif. Déçu par le manque de réussite de l’éducation donnée par Holoferne, son père le confie donc à un second précepteur, Ponocrates. Il est donc intéressant de mettre en parallèle les deux types d’éducations reçues.

La première éducation renvoie aux méthodes traditionnelles d’apprentissage de l’époque, héritées du Moyen Âge. Thubal Holoferne enseigne au jeune Gargantua son « abécédaire », qu’il apprend à réciter à l’endroit comme à l’envers, lui fait lire quantité de livres dont les noms absurdes et en mauvais latin témoignent du caractère rébarbatif de cet enseignement.

Gargantua absorbe le savoir qu’on lui donne, mais sans en profiter ni le faire partager, telle une oie qu’on gave. Il devient apathique, ânonnant ses leçons sans être intéressé véritablement. Il s’emplit d’un savoir inutile jusqu’au jour où, placé en face du page de Dom Philippe Desmarais, il perd toute convenance. En effet, le jeune homme se met à louer Gargantua, flattant des mérites qu’il ne possède pas, ce à quoi le géant, désemparé, ne trouve rien d’autre à répondre que d’éclater en sanglots. Son père, humilié, décide de le confier à un autre précepteur aux méthodes complètement différentes.

« De faict, l'on luy enseigna un grand docteur sophiste nommé Maistre Thubal Holoferne, qui luy aprint sa charte si bien qu'il la disoit par cueur au rebours ; et y fut cinq ans et troys mois. Puis luy leut Donat, le Facet, Theodolet et Alanus in Parabolis et y fut treze ans six moys et deux sepmaines ».

Ainsi, d’une éducation moyenâgeuse, on passe à l’éducation humaniste telle que Rabelais l’idéalise. Ponocrates, tout d’abord, base son apprentissage sur l’observation. Pendant vingt-quatre heures, il observe le rythme de vie de Gargantua, déduisant ce qui ne convient pas et ce qu’il faut changer. Au lieu de suivre un protocole aveugle, il adapte sa manière d’apprendre à son élève.

Ensuite, il commence par tout reprendre de zéro en purgeant Gargantua du mauvais savoir qu’il a engrangé avec Holoferne, puis lui inculque de nouvelles bases. Son éducation est placée sous le signe du partage maître/élève, de la compréhension et de la discussion. Il fait comprendre à Gargantua que corps et esprit sont indissociables et que pour pouvoir apprendre correctement et en se faisant plaisir, il doit tout d’abord se consacrer à sa santé physique, lui montrant quelles nourritures préférer, quels exercices physiques pratiquer pour que ses muscles évoluent en même temps que son esprit. Il ne dissocie par divertissement et savoir, car tout en se promenant ou en jouant, ils continuent d’inventer des poèmes, de réciter des leçons. L’éducation de Ponocrates est donc basée sur un équilibre du corps et de l’esprit mêlé à un plaisir d’apprendre, qui contraste avec les leçons forcenées de Thubal Holoferne, où son élève passif devait se contenter d’ingurgiter sans assimiler.

« Par ce moyen aussi Ponocrates luy feist oublier tout ce qu'il avoit apris soubz ses antiques precepteurs, comme faisoit Timothé à ses disciples qui avoient esté instruictz soubz aultres musiciens.

Pour mieulx ce faire, l'introduisoit es compaignies des gens sçavans que là estoient, à l'emulation desquelz luy creust l'esperit et le desir de estudier aultrement et se faire valoir. »

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