Hamlet

par

Une histoire de fantôme

Malgré cela, il ne faut pas penser à Hamlet comme à une pièce politique à la Sartre, c’est d’abord une histoire de château hanté. Ne voulant voir chez Shakespeare que la finesse psychologique et l’exploration intellectuelle, on a changé le fantôme en émanation des doutes de Hamlet, en concrétisation de sa haine pour son oncle, en hallucination d’un jeune homme instable – tout cela en dépit de ce qu’en dit le texte.

Car la pièce est formelle : c’est bien un spectre qui se trouve là. La preuve est qu’il apparaît à d’autres qu’à Hamlet seul ; c’est d’ailleurs seulement grâce à ces autres témoins que le prince découvre l’apparition du revenant. Même Horatio, qui est un sceptique, est persuadé de l’existence du spectre dès qu’il le voit, et il essaie de découvrir les raisons de son apparition, en suggérant toutes les explications offertes par le folklore. C’est une des raisons pour lesquelles il faut que ce soit Horatio qui voie le spectre : nous ayant déjà exprimé ses doutes sur son existence, sa conviction convainc à son tour le lecteur-spectateur de la vérité du surnaturel dans la pièce. Le fantôme est donc une émanation surnaturelle, non pas une création de l’esprit de Hamlet.

Reste un doute sur ce que le fantôme prétend être. C’est ici qu’on trouve une des grandes explications du report du passage à l’action par Hamlet. Même Horatio imagine que le spectre pourrait être un démon prenant la forme de feu le roi pour malmener Hamlet. La possibilité qu’il mente pour pousser le prince vers un meurtre ne peut être exclue ; c’est pourquoi Hamlet souhaite une confirmation de la parole du fantôme en essayant de prendre Claudius au piège et ainsi de prouver sa culpabilité, plutôt que d’y croire tout soudain. Les religieux de l’époque affirmaient que les fantômes en tant que revenants d’âmes mortes ne pouvaient exister et que toute émanation de la sorte ne pouvait être qu’un subterfuge du démon. La question religieuse soulevée par la présence du fantôme ne s’arrête pas là : Hamlet père donne une description de son existence par-delà la mort qui ressemble à une description du purgatoire – dont l’existence était niée par la religion réformée, religion d’État à l’époque. Que le fantôme puisse être un avatar du Mal n’est donc pas exclu. Après tout, à la fin de la pièce, la famille royale du Danemark est liquidée, une des grandes familles du royaume est pareillement décimée et le pays lui-même est soumis au fils du vieil ennemi, qui prend le pouvoir. De là à suggérer que toute cette histoire de fantôme n’est qu’une supercherie mise en jeu par Fortinbras, il n’y a qu’un pas…

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