Hamlet

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La vengeance est un plat qui se mange froid

La question morale soulevée par le débat sur le fantôme n’est guère la seule. Toute la pièce repose sur la question de la moralité de la vengeance elle-même, question fortement débattue et élément de base du théâtre élisabéthain et jacobin, où les tragédies dites « de revanche » forment un genre à part dont Hamlet n’est que l’exemple majeur.

La tragédie en revanche est axée sur un dilemme moral. D’une part, le personnage principal, soit l’héritier d’un meurtrier ou quelqu’un qui a été malmené, se retrouve dans l’obligation morale de prendre sa vengeance sur quelqu’un, souvent sur une impulsion surnaturelle. Il doit donc mettre en œuvre la loi du talion. Mais ce désir, pour ne pas dire ce besoin, se heurte à la moralité publique. L’objet de la revanche est en général dans une position fort supérieure à celle du vengeur. Prendre sa revanche implique de briser la loi. Il y a donc divergence entre justice et loi. Dans une culture chrétienne, le dilemme s’en retrouve accentué, car la Bible affirme : « La vengeance est mienne ; je la rendrai, dit le Seigneur » (Romains 12, 19). C’est-à-dire que courir après la vengeance soi-même, c’est usurper la place de Dieu. La vengeance est donc blasphématoire ; qu’on rajoute à cela, dans le cas de Hamlet, qu’un régicide est également un affront fait à Dieu, un roi étant le représentant de Dieu sur terre, et l’on commence à percevoir pourquoi commettre un tel acte sur la parole d’un fantôme pourrait paraître problématique.

Mais il est difficile au vengeur de laisser à Dieu la vengeance ; après tout, le vengeur n’en pourra jouir. On voit cela au moment où Hamlet, finalement persuadé de la culpabilité de son oncle, retrouve celui-ci les mains jointes en prière, seul et les yeux fermés. Il serait plus que facile de le tuer à ce moment-là, et le prince est sur le point de le faire lorsqu’il pense au fait qu’un homme en prière ira sans doute immédiatement au paradis. Hamlet ne peut le supporter, et reporte le meurtre à un moment où la victime sera assurément damnée. Ainsi la vengeance sera parfaite ; après tout, le fantôme a souligné qu’il avait été expédié avec toutes ses fautes inexpiées. La même pensée est venue à l’esprit de bien des pays où l’on refusait aux condamnés à mort l’extrême-onction avant de les exécuter, afin de s’assurer qu’ils seraient punis dans l’autre monde aussi. L’ironie, bien sûr, est que Claudius révèle qu’il ne réussit pas à prier, et qu’il n’était donc pas en état de sainteté au moment où Hamlet a failli le transpercer.

Comme pour accentuer le doute et le délai du prince, Hamlet est truffé d’autres vengeurs qui lui présentent un modèle et un reproche. Si Oreste lui-même, le modèle le plus évident en raison des circonstances (le meurtre d’un père par l’amant de la mère), est absent, il n’en demeure pas moins l’exemple de Fortinbras, qui rêve de venger la défaite de son père devant Hamlet père, et encore plus de Laërte, qui apprenant la mort de son père n’a aucune hésitation quand il s’agit de quitter la France, de soulever la populace derrière lui et d’exiger une explication de la part de Claudius. Une fois que la manière forte a échoué, il se met de mèche avec l’empoisonneur Claudius. C’est là le comportement auquel on pourrait s’attendre de la part de Hamlet. Évidemment, s’il agissait de même, il n’y aurait pas de pièce, mais Shakespeare s’assure, sinon de donner des motifs crédibles au prince pour son hésitation, du moins que Hamlet est pleinement conscient du fait qu’il n’agit pas selon des normes vengeresses. Il demande au chef des comédiens de lui réciter comment Pyrrhus, un autre fils dont le père a été tué, prend sa vengeance sur la famille royale de Troie. Cela le secoue enfin – mais pas au point d’aller procéder à sa propre revanche, seulement de tester la véracité du fantôme. Il ne réussira à tuer Claudius qu’au moment où il ne lui reste que quelques instants à vivre, l’accomplissement de sa tâche vengeresse ne risquant donc plus d’empoisonner le reste de sa vie.

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