Inconnu à cette adresse

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Entre distance et proximité : la lettre un support d’une énonciation subjective et subtile

Tout s’organise donc pour que lacorrespondance s’apparente à l’échange de paroles, presque à un dialogue : les marques de personne (pronoms personnels,adjectifs possessifs…) du destinataire et de l’émetteur envahissent les lettresafin de créer cette illusion :

Première lettre : « Te voilà de retour en Allemagne. Comme je t’envie… Je n’ai pas revu ce pays depuis mes années d’étudiant […] Ta nouvelle adresse a fait grosseimpression sur moi, et je me réjouis que […]. »

Ainsi, même si la communication est séparée dans l’espace(États-Unis / Allemagne) et différée dans le temps, nous avons accès à laparole directe de celui qui la prononce, il n’y a pas d’intermédiaire entre luiet le lecteur, qui se sent alors plus proche des personnages, plus investi dansl’histoire.

De plus, tout concourt à retranscrire la forte présencedu scripteur dans le texte, afin de donner l’impression que le lecteur a accèsà son intériorité. L’accent est mis sur ses émotions, ses pensées, sasubjectivité :

– Multiplication des verbes de sentiment etd’opinion : « je suisd’accord » ; « quej’admire beaucoup » ; « Jem’en réjouis » ; « j’aitoujours senti » ; « jesouffrais également » ; « jegarde pour Griselle une tendresse […]. » (lettre 2)

– Impression que le scripteur se livre à desconfidences : « cette maison metrottait dans la tête » ;« J’y songe » ;« je me trahis » ; « Tusais, mon ami, l’ancienne plaie s’est refermée, mais parfois la cicatrice melancine encore. » L’échange des lettres, avec l’alternance desscripteurs, fonctionne comme une alternance de focalisation.

Le scripteur se livre plus encore que dans un dialoguepuisqu’une forme particulière de distance est permise à l’occasion del’écriture d’une lettre, laquelle est moins spontanée que la parole et permet uneréflexion plus profonde. Les lettres deviennent alors des lieux de débat, maiscomme la réponse du destinataire n’est pas immédiate, le débat est davantageintérieur. Dans les premières lettres surtout, des sujets graves sont abordéssur le mode de l’interrogation : dans la lettre 3, Max, en parlant de lagalerie d’art, s’interroge sur le bienfondé de leur affaire et au fil de laplume apparaît une véritable remise en question de leur mode de vie, de cequ’il appelle négativement « cespetits triomphes futiles » (les deux adjectifs négatifsemprisonnant le substantif, pourtant positif, dans leur négativité). Max arrivealors à ce débat intérieur, comme si emporté par la plume, sa réflexions’étendait : « Est-ce pour celaque l’ont vit ? Pour gagner de l’argent par des procédés douteux et enfaire étalage aux yeux de tous ? Je ne cesse de me faire des reproches,mais je continue comme avant. » Il en va de même pour Martin qui, dansla lettre 4, s’interroge sur les évènements politiques récents sous formede confidence puisqu’en public, en vertu de sa position, il ne les laisse pasparaître : « Pourtant,prudemment, je me dis tout bas : où cela va-t-il nous mener ? Vaincrele désespoir nous engage souvent dans des directions insensées. […] La seulequestion que je me pose désormais – vois-tu, tu es le seul à qui je puisse meconfier – est celle-ci : la finalité est-elle juste ? Le but que nouspoursuivons est-il meilleur qu’avant ? ».

 

Une énonciation plus subtile qu’il n’y paraît se révèle parailleurs et l’écriture devient révélatrice de sentiments moins évidents,que le lecteur doit découvrir par lui-même :

– Dans le code formel de la lettre : les formulesd’ouverture et de clôture de plus en plus distanciées entre les deuxamis : de « Ton affectionné Max » et « Souvenir affectueux,Martin », on passe à « Max » et « Martin Schulse ».C’est au lecteur de noter ce genre de changements dans l’évolution des lettreset d’en tirer les conclusions nécessaires. Un éloignement certain se fait jour aufil des lettres et un lecteur attentif peut le repérer très tôt.

– Écriture tellement subjective que se pose laquestion de la fiabilité des paroles émises : le lecteur se doit demettre en doute les affirmations des personnages. Les protagonistes décident deleur paroles, ne disent que ce qu’ils veulent, ils effectuent eux-mêmes lasélection des informations : il n’y a pas de narrateur pour révéler ce queles personnages essayent de cacher. Par exemple, on ne sait pas si Max dit lavérité à propos de leur affaire, et on ne peut que s’arrêter aux paroles deMartin sur l’avancée du nazisme tout en ne sachant pas son degré de sincérité.
– La subjectivité va de pair avec les faiblesses humaines : vouloirse faire bien voir par son ami peut engendrer mensonge et cachoterie. Ilfaut un lecteur attentif pour lire entre les lignes de la lettre de Martin surla mort de Griselle, pour voir que ses paroles tentent de le déresponsabiliserà travers un véritable discours argumentatif.
Il ne devrait être question que de Griselle et de la tristesse de sa mort alorsque Martin est omniprésent dans cette missive ; on dénombre vingt-cinqoccurrences du pronom « je ». Martin essaye de justifier soncomportement : 1. en dévalorisant Griselle, 2. en mettant en évidence unecertaine fatalité – « cela ne pouvait pas se passer autrement au vu des circonstances »–, 3. en montrant qu’il ne l’a pas dénoncée

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