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Une arme pour Max

Max parvient alors à retourner la situation, il va faire de ses lettres une arme contre Martin qui n’a rien fait pour sa sœur, illustrant le propos de Brice Parain : « Les mots sont des pistolets chargés ». Les lettres de Max deviennent véritablement la mitraillette avec laquelle il menace Martin. « Veux-tu vraiment me coller le dos au mur et pointer une mitraillette sur moi ? » : cette métaphore est très intéressante ; à l’image de la dernière lettre de Martin, elle montre le pouvoir de vie et de mort qu’a désormais Max sur Martin alors même qu’ils vivent sur deux continents éloignés.

Dès le début de l’œuvre, l’auteure nous a montré comment la lettre avait un aspect injonctif (ou performatif), c’est-à-dire qu’elle est très souvent un moyen d’agir sur l’autre : d’influencer son interlocuteur (Martin veut convaincre Max du bienfondé de l’antisémitisme ; lettre 6) ; de lui demander un service (Max demande de protéger Griselle) ; d’émettre un ordre clair (Martin dit à Max de ne plus lui écrire). Ce pouvoir de la lettre trouve alors son apogée dans les lettres finales que Max envoie à Martin. Il décide de lui écrire comme s’il était encore très proche de lui, en mettant en scène leur affection : « très cher Martin » ; « cher frère » ; « n’oublie pas l’anniversaire de grand-maman », en soulignant le caractère juif de la famille évoquée à travers l’évocation de « l’oncle Salomon », de « tante Rheba », du « jeune Blum ». Il fait ainsi l’exact opposé de ce que lui a demandé Martin. De plus, il invente une histoire d’affaires, qui ressemble à un trafic de peinture, en utilisant des séries de chiffres, des phrases qui n’ont aucun sens – il fait en réalité semblant d’utiliser un code secret. La subtilité et le jeu de la double, et même triple énonciation, fonctionne à plein. Le premier lecteur qu’est Martin ne comprend rien à ces phrases (« quel code ? »), qui sont en réalité directement destinées à la paranoïa des autorités qui liront le courrier où tout ce qu’on ne comprend pas devient un message secret. L’astuce ici est de combiner cette crainte avec le jeu sur l’opposition de l’art officiel et de « l’art dégénéré », puisque c’est ainsi que les nazis désignaient l’art moderne qu’ils ne contrôlaient pas (références faites à Picasso et à la peinture moderne). La lettre en soi, les mots n’ont alors aucun sens premier, ils ne veulent rien dire et n’ont pas d’autre but que celui de piéger Martin au propre jeu de l’ennemi, dont celui-ci est devenu un pion conciliant.

Le déséquilibre de la parole va alors montrer la puissance des lettres : plus Max envoie des lettres, plus sa menace est grande, il prend de plus en plus de force, et Martin en face ne peut envoyer qu’une seule et dernière lettre de supplication avant que le piège ne se referme sur lui. Max prend alors la figure du vengeur, portant en lui l’ambivalence de celui qui rend la justice lui-même. Néanmoins, l’antipathie accumulée par le nouveau Martin transformé en un propagandiste à la fois faible et cruel nous tient éloigné de lui, et son sort ne peut pas vraiment affliger le lecteur.

Pour finir, seule l’image d’une lettre demeure comme une chute brève : simplement un tampon postal indiquant que la lettre n’a plus trouvé son destinataire, le lecteur comprenant par là que Martin a rencontré un sort funeste. L’image forte de la lettre constituant l’unique clôture sans commentaire présente la lettre comme une arme « propre » et particulièrement efficace.

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