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Les lettres comme vecteur d’autres voix possibles

Nous l’avons vu, en littérature, les choses sont rarement simples, les niveaux de lecture sont multiples. Les mêmes mots selon le point de vue de la lecture peuvent changer de sens et l’énonciation d’une œuvre épistolaire est souvent plus complexe qu’il n’y paraît. Nous avons affaire en général à une double énonciation, et dans notre nouvelle plus spécifiquement à la fin de l’œuvre nous pouvons observer une triple énonciation.

Les différentes théories littéraires expliquent, en effet, que les œuvres du genre épistolaire fonctionnent à travers la mise en place d’une double énonciation (comme au théâtre). Sous couvert d’une lettre où un personnage parle à un autre, c’est en réalité l’auteur qui parle au lecteur. Il donne à voir un personnage à travers ce que ce dernier dit ou écrit, à travers la manière dont il s’exprime.

Or, cette énonciation se complique encore dans notre œuvre de par la stratégie de Max consistant à envoyer à Martin des lettres pour le piéger. En montrant dans ses dernières lettres que c’est un Juif qui écrit à Martin, qu’ils sont proches et qu’ils font des affaires ensemble, il veut le faire prendre. Max prétend donc écrire à Martin alors que c’est à la censure allemande, aux SS qu’il veut délivrer un message. Nous reviendrons sur ce piège par la suite et sur les lettres dans leur détail.

De plus, dès le début de la nouvelle, les lettres sont teintées d’une polyphonie parfois évidente, parfois plus subtile. Polyphonie d’abord car nous avons plusieurs points de vue, plusieurs sentiments face à un même évènement, face à un même personnage : nous avons par exemple dans les deux premières lettres différentes voix sur le personnage de Griselle.

Mais la polyphonie elle aussi se retrouve à un degré supérieur : nous l’avons vu, nous avons accès à la parole des personnages, à leur opinion dans leur subjectivité totale, et dans cette œuvre la subjectivité va de pair avec l’influence et la propagande nazie. Le discours de Martin à propos des Juifs change au fil des lettres. Il semble tellement influencé par la propagande nazie qu’il paraît utiliser un vocabulaire qui n’est pas le sien, un discours qui ne lui appartient pas, comme si nous pouvions ici lire au discours indirect libre un discours de propagande nazie. L’exemple le plus flagrant est sans doute celui de son discours sur Griselle : Martin qui se disait « révolté » qu’elle ait à se battre, qui n’utilisait que des adjectifs laudatifs pour parler d’elle dans la seconde lettre, prononce un discours beaucoup plus nuancé dans la lettre où il apprend à Max son décès. Martin semble alors comme partagé, des traces de son affection semblent demeurer dans ses expressions – « elle a toujours été une fille courageuse » ; « Pauvre petite Griselle » –, qui  tranchent très nettement avec des phrases telles que : « Elle avait montré sur scène son corps impur à des jeunes allemands ». Le pronom « elle » semble alors marquer une distance et ces mots froids ne semblent pas être ceux de Martin mais plutôt ceux qu’il a entendus et qu’il répète. De même l’écart entre les premières lettres de Martin – « Nous ne renoncerons jamais à l’authenticité de cette amitié » – et ses dernières – « Je ne veux plus rien avoir à faire avec les Juifs […] je ne tolérerai plus d’être associé d’une manière ou d’une autre avec cette race » – a tout du revirement à cent quatre-vingt degrés. Il semble passer de l’affection et la proximité à une froideur antisémite effrayante qui nous montre que ce discours n’est pas le sien, il a intériorisé la propagande et ne fait que la resservir froidement. Sa troisième lettre (lettre 6) où il justifie son changement d’attitude à l’égard de son ami et des Juifs devient un catalogue des idées antisémites les plus extrémistes : « La race juive est une plaie ouverte pour toute nation qui lui a donné refuge » ; « Le Juif est le bouc émissaire universel. Il doit bien y avoir une raison à cela » ; « nous purgeons notre sang de ces éléments impurs », etc.

Dans cette nouvelle, le genre épistolaire est alors un moyen de gagner en brièveté et en efficacité, les paroles y sont directes mais pas moins ambiguës. L’absence d’un narrateur intermédiaire rapproche le lecteur des personnages mais lui demande aussi un plus grand investissement afin de saisir les subtilités de la double énonciation qui lui est proposée.

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