Inconnu à cette adresse

par

Un code formel utile pour servir la brièveté de la nouvelle

Si le format épistolaire est un genre rendu célèbre par des romans tels que Les Liaisons dangereuses, les Lettres persanes, l’Émile, ou encore Les Souffrances du jeune Werther, il est rare qu’il se déploie dans une nouvelle. Nous allons pourtant voir que les lettres (par leur code formel, strict et stable) tendent dans notre œuvre à faciliter l’esthétique de brièveté consubstantielle aux nouvelles.

Elles sont, tout d’abord, un moyen simple et efficace de favoriser la mise en place de la situation d’énonciation, grâce aux codes formels connus de tous. Prenons l’exemple des deux premières lettres qui constituent l’incipit de la nouvelle. En haut à droite de la page nous trouvons la mention « GALERIE SCHULSE-EISENSTEIN, / SAN FRANCISCO, CALIFORNIE, USA » qui signale le lieu d’émission. Nous savons donc que le premier locuteur se trouve en Californie, puis nous avons la date à laquelle il écrit cette première lettre : « Le 12 novembre 1932 »,et enfin l’entête de la lettre nous donne l’identité du destinataire par deux mentions différentes : l’adresse et le nom de la personne : « Herrn Martin Schulse, Schloss Rantzenburg, Munich, Allemagne » et la formule d’ouverture de la lettre : « Mon cher Martin ». Nous apprenons alors que le destinataire se trouve en Allemagne. Enfin la signature et clôture de la lettre : « Ton fidèle Max », informe sur l’identité de l’expéditeur de la lettre.

La seconde lettre nous donne les mêmes informations, l’auteur et le destinataire étant bien sûr inversés puisqu’il s’agit de la réponse à la première lettre. Dès lors la situation d’énonciation est posée, et cela de manière très claire.

Nous apprenons même par ces codes formels des informations supplémentaires sans avoir besoin d’étudier le contenu de la lettre ; en effet, la nature de la relation qui unit ces deux personnages  est très simplement donnée – la mention « GALERIE SCHULSE-EISENSTEIN » indique que Max et Martin sont collaborateurs : ils possèdent une galerie d’art à leurs deux noms, et les formules d’ouverture et de clôture des premières lettres – « Max, mon cher vieux compagnon » ; « De tout cœur à toi, Martin » montrent qu’ils sont amis.

Tous ces éléments sont confirmés par le contenu des lettres, mais leur présence permet de comprendre avec facilité dès le premier regard la situation de la correspondance. Ce sont même ces codes prédéfinis qui donnent un sens à la lettre : ils donnent un référentiel au pronom « je » et « tu » et permettent au lecteur de comprendre le propos. En effet, les marques de personne ne pourraient être comprises en dehors du contexte de l’énonciation.

De même, ces éléments permettent un fort ancrage dans le réel : la mention des dates et des lieux qui sont réels produisent cet effet. Rappelons que la nouvelle a été le genre privilégié du récit réaliste.

En apparence, donc, tout semble très simple, la lettre simplifie l’énonciation sans besoin d’un recours à un narrateur extérieur contraint de préciser au lecteur par de longues phrases explicatives la nature des liens qui unissent les deux personnages, de se livrer à de longues descriptions pour ancrer le récit dans le réel. La nouvelle gagne donc en brièveté. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Un code formel utile pour servir la brièveté de la nouvelle >