Jacques le fataliste

par

Résumé

Denis Diderot (1713-1784) entame la conception de Jacques le fataliste et son maître en 1765. Parue d’abord en feuilleton, cette œuvre sans cesse remaniée ne sera publiée qu’en 1796, bien après la disparition de l’auteur. Satire à la croisée de plusieurs genres littéraires, l’œuvre est un assemblage hétéroclite de récits et de discours enchâssés dans une histoire cadre. On y retrouve diverses influences dont celle de Tristram Shandy de Lawrence Sterne.

Jacques le fataliste et son maître rapporte les discussions, les récits, les rencontres et les péripéties prenant place au cours du mystérieux voyage d’un maître et de son valet Jacques. Diderot y met également en scène un narrateur fictif qui fait vivre au lecteur l’expérience d’une œuvre en train de s’écrire, lequel prétend relater des faits véridiques en se défendant d’écrire un roman.

 

L’œuvre débute par une prise de parole du narrateur qui, répondant au lecteur, lui refuse toute présentation des personnages. C’est donc dès l’ouverture le dialogue entre Jacques et son maître qui lance la narration et les paroles du valet d’abonder : « mon capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut ». Pour illustrer son propos Jacques explique à son maître comment le destin lui fit recevoir la balle de fusil qui fut la cause de ses premières amours. Le maître l’invite alors à lui en faire le récit.

Jacques raconte que s’étant impulsivement engagé dans l’armée, il y reçoit une balle au genou. Laissé pour mort, il est ramassé par une charrette qui le conduit dans une pauvre chaumière où une paysanne lui administre les premiers soins. Et le maître de Jacques interrompt le récit car il croit deviner que c’est de cette paysanne que Jacques va s’éprendre. Fataliste, Jacques lui rétorque que si cela avait été écrit, il n’y avait rien qu’il pût faire autrement !

Les deux voyageurs font halte dans une auberge envahie par des brigands qui cherchent à s’emparer des vivres. Pistolet au poing, Jacques parvient à les enfermer dans une pièce. Effrayé par la témérité de son valet, le maître lui demande ce qui se serait passé s’ils ne lui avaient pas obéi. Fataliste, Jacques répond que cela était impossible puisque cela n’a pas été.

Le lendemain les deux voyageurs reprennent leur route, discutant de l’inutilité de la prudence, compte tenu de la thèse admise d’un avenir déjà écrit. Le narrateur évoque alors l’approche d’un groupe d’hommes semblant poursuivre les deux voyageurs. Il émet plusieurs hypothèses quant à leurs intentions, mais renonce finalement à en tirer une quelconque péripétie, démontrant ainsi qu’il néglige une occasion qu’un auteur de romans exploiterait certainement.

Jacques poursuit son récit… jusqu’à ce qu’un orage éclate ; les deux cavaliers doivent alors trouver un abri pour la nuit, que le narrateur laisse au lecteur la liberté d’imaginer.

Le lendemain, ayant repris leur route, les deux hommes s’aperçoivent qu’ils ont oublié la bourse et la montre du maître chez leur hôte. Jacques y retourne et parvient à récupérer la montre auprès d’un vendeur ambulant qui venait de l’acquérir ; mais comme Jacques prétend emporter la montre sans la payer, il est arrêté et conduit devant le lieutenant général de Conches, qui se trouve être le magistrat chez qui les deux hommes ont passé la nuit (le narrateur prétend s’en souvenir à l’instant !). Il comprend alors que c’est la servante du magistrat qui, ayant trouvé la montre et la bourse au matin, en a disposé à sa guise.

Jacques rejoint son maître, et apprend que son cheval a été volé pendant une sieste sous un arbre. Les deux hommes reprennent la route à pied et Jacques poursuit alors le récit interrompu de ses amours… Un chirurgien venu le soigner annonce à Jacques qu’il conservera sa jambe mais restera boiteux ; puis il s’entretient avec le paysan du coût de la convalescence. Mais le maître interrompt à nouveau le récit en achetant à un lugubre passant un cheval qu’il donne à Jacques.

Avant de reprendre son récit, Jacques évoque l’argent qu’il a reçu de sa famille en partant pour l’armée et raconte la triste histoire de son frère aîné devenu moine puis victime du tremblement de terre de Lisbonne. Au moment de reprendre l’histoire de ses amours, son nouveau cheval se précipite soudainement vers un gibet. Le maître tente de rassurer Jacques, troublé par ce mauvais présage, et l’invite à reprendre le récit de ses amours, mais le valet se montre réticent, craignant une nouvelle interruption. Et en effet, voilà que passe un cortège funéraire parmi lequel Jacques reconnaît les armes de son capitaine. Il est bouleversé par la mort de celui-ci mais reprend son récit : ne pouvant rester chez les pauvres paysans plus longtemps, il propose au chirurgien de le prendre en pension contre paiement. Mais le maître n’écoute pas, car son esprit est comme occupé par une phrase qu’il a entendue lors du passage du convoi funéraire. Jacques se propose alors de lui expliquer en quoi « son capitaine avait été privé, par la mort de son ami, du plaisir de se battre au moins une fois la semaine », mais il est soudainement interrompu par le retour prématuré du convoi funéraire : le prêtre et les serviteurs sont emmenés en prison sous les yeux de Jacques et son maître, mais le narrateur se refuse à justifier ou même éclaircir cet événement.

Le cheval de Jacques s’emporte soudain de nouveau et le conduit devant un gibet. De plus en plus inquiet, Jacques raconte tout de même à son maître l’étrange relation d’amour-haine qui unissait feu son capitaine à un frère d’armes. Les considérations de Jacques et de son maître sur cette étrange amitié sont interrompues par le cheval de Jacques qui se précipite au galop vers une maison, blessant Jacques à la tête. Le cheval s’avère finalement être l’ancienne monture du propriétaire de la maison, qui n’est autre qu’un bourreau !

Une fois rétabli, Jacques reprend le récit de sa convalescence chez le chirurgien. Mais le maître s’impatiente alors de ne toujours pas savoir de qui Jacques va s’éprendre. Le valet excite alors sa curiosité en révélant à son maître qu’il connaît lui-même très bien cette femme.

Chez le chirurgien, lors d’une promenade de santé, Jacques rencontre une servante désespérée de devoir rembourser sur ses faibles gages la cruche d’huile qu’elle vient de casser ; il lui offre alors le reste de sa bourse.

Jacques et son maître décident de faire halte dans un gîte rural où Jacques poursuit son récit : le valet d’un aristocrate local se présente chez le chirurgien et demande à le voir… Mais le récit est interrompu par la visite de l’hôtesse, très bavarde, qui vient desservir.

Le lendemain, bloqués au gîte par des intempéries, les deux hommes en profitent pour poursuivre le récit des amours de Jacques. Le valet venu chercher Jacques chez le chirurgien règle sa note et l’emmène. Mais le récit est de nouveau interrompu par l’hôtesse qui a eu vent d’une histoire bien singulière arrivée au marquis des Arcis, l’un de ses clients. Cependant une altercation survient entre le mari de l’hôtesse et l’un de ses débiteurs. Le narrateur en profite pour expliquer de quelle manière il aurait pu exploiter cette anecdote si toutefois il avait voulu écrire une fiction. Une fois le calme revenu, l’hôtesse peut enfin raconter aux deux voyageurs l’aventure du marquis des Arcis : celui-ci avait un jour accepté la proposition de rupture faite par Mme de la Pommeraye, sa maîtresse, qui comptait en réalité tester son amour par cette proposition. Furieuse et blessée par l’acceptation de son amant, elle décida de se venger en manipulant une fille de mauvaise vie, en la faisant passer pour vertueuse et en la faisant ensuite épouser son ex-amant. Le marquis, ayant appris toute la vérité le jour même de son mariage, décida cependant de pardonner à sa jeune épouse et de la garder pour femme malgré tout.

Le narrateur intervient alors pour relativiser la cruauté de Mme de la Pommeraye en apportant au lecteur des informations permettant de mieux la comprendre.

Après une nuit d’ivresse, alors que les deux voyageurs se trouvent toujours bloqués au gîte, Jacques reprend son récit : il apprend à son maître stupéfait que le château où il est conduit par le valet n’est autre que celui de M. Desglands, un noble de ses amis. La servante secourue par Jacques avait rapporté sa bonne action à M. Desglands qui l’avait ensuite envoyé chercher chez le chirurgien pour le remercier. Le maître comprend alors que la femme dont Jacques va tomber amoureux n’est autre que Denise, la servante du château, qu’il a lui même courtisée en vain, et il s’étonne avec mépris qu’elle ait pu lui préférer un Jacques (un valet) ! Jacques s’emporte et les l’altercation est finalement arbitrée par l’hôtesse qui rend une parodie de décision de justice, dont il ressort que chacun doit rester à sa place, mais que Jaques est indispensable au maître et que ce dernier sera toujours dépendant de son valet.

Après le dîner, pouvant enfin quitter le gîte, les deux hommes font route avec le marquis des Arcis, qui en profite pour leur raconter les mésaventures du jeune secrétaire qui l’accompagne.

Le lendemain les quatre voyageurs se séparent mais avant de reprendre son récit Jacques raconte son dépucelage par la ruse, puis comment il obtint les faveurs de deux femmes persuadées l’une et l’autre de l’initier à l’amour, et enfin le mauvais tour qu’il joua au vicaire de son village.

Le narrateur intervient alors pour se justifier de la paillardise de ces trois histoires, invoquant le goût prononcé du lecteur pour ce genre de récits et l’exemple de ses illustres devanciers, dont Montaigne !

Jacques souffrant ensuite d’un mal de gorge, le maître commence le récit de ses propres amours. Il raconte comment, trompé par son ami le chevalier de Saint-Ouin, il fut d’abord victime d’une escroquerie à l’usure. Mais à la demande de Jacques qui le taquine, le maître doit faire une digression et raconte l’histoire de la vengeance de son ami Desglands sur un rival amoureux.

Avant de poursuivre le récit de ses amours malheureuses, le maître a le bonheur de retrouver son cheval, qu’un laboureur tentait en vain de transformer en cheval de trait. Le maître raconte ensuite comment il fut victime d’une machination destinée à lui faire endosser la paternité hors mariage de ce même chevalier de Saint-Ouin. Il apprend alors à Jacques qu’il profite justement de leur voyage pour rendre visite à la nourrice de l’enfant.

Mieux disposé, Jacques peut ensuite reprendre son récit, faisant toutefois part à son maître d’un pressentiment et d’une crainte de ne pouvoir terminer. Il raconte que le chirurgien du château réussit à retirer de son genou le corps étranger qui le faisait souffrir et qu’il fut ensuite veillé par Denise avec laquelle une idylle ne tarda pas à naître. Mais le récit doit s’interrompre au moment précis où Jacques commençait à enfiler à Denise une jarretière achetée à son intention, car les deux voyageurs arrivent au village de la nourrice.

Après une halte, Jacques, bien que toujours oppressé, tente de reprendre son récit, mais l’inquiétude l’en empêche et son maître, le voyant plus sombre qu’à l’accoutumée, n’insiste pas. Ils arrivent devant la maison de la nourrice au moment où un homme en sort justement. Aussitôt qu’il l’aperçoit, le maître se précipite sur lui et le tue. L’homme en question n’est autre que le chevalier de Saint-Ouin, venu rendre visite à son fils. Tandis que son maître s’enfuit, Jacques est arrêté.

Le narrateur intervient alors pour annoncer au lecteur qu’il a raconté tout ce qu’il savait sur les personnages et l’invite à poursuivre le récit à sa convenance ou à interroger Jacques directement.

Dans un deuxième temps, mais en tant qu’éditeur cette fois, il propose de compléter le récit en utilisant les mémoires de Jacques une fois qu’il les aura authentifiés. Après vérification, l’éditeur annonce que deux paragraphes sur trois utilisables semblent authentiques. Dans le premier paragraphe on apprend comment Jacques décide d’attendre que Denise soit prête à se donner à lui. Dans le deuxième (vraisemblablement plagié du Tristram Shandy de Laurence Stern), on apprend comment un Jacques fripon profite d’un massage de son genou par Denise pour la faire céder à ses avances. Dans le troisième paragraphe on apprend comment Jacques, providentiellement libéré de prison par des brigands, rejoint la bande de Mandrin, puis comment il retrouve son maître et Denise chez Desglands le jour où sa bande attaquant leur château, il les sauve du pillage.

Finalement, Jacques épouse Denise, devient concierge du château et laisse le destin décider s’il sera un jour cocufié ou non par son maître ou Desglands ! « S’il est écrit là-haut que tu seras cocu, Jacques, tu auras beau faire, tu le seras ; s’il est écrit au contraire que tu ne le seras pas, ils auront beau faire, tu ne le seras pas ; dors donc mon ami… ».

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Résumé >