L'Écriture ou la vie

par

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Jorge Semprun

Jorge Semprún est un
écrivain espagnol – mais qui s’est majoritairement exprimé en français dans ses
œuvres – né en 1923 à Madrid dans
une famille républicaine de la grande bourgeoisie castillane. Son père est avocat,
professeur de droit et diplomate ; sa mère compte plusieurs hommes
politiques dans sa famille, dont son père qui fut président du gouvernement
espagnol. Il grandit au sein d’une fratrie de sept. La défaite des combattants
républicains à la fin de la guerre civile espagnole en 1939 provoque l’exil des
Semprún en France, après un séjour de deux ans aux Pays-Bas où le père exerce
comme diplomate. Jorge Semprún étudiera à Paris au lycée Henri-IV, où il se
distinguera au Concours général en philosophie, puis étudiera cette matière à
la Sorbonne.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, dès l’année de
sa création en 1941, il adhère au
mouvement de résistance intérieure du Parti communiste français, les Francs-tireurs et partisans.
L’année suivante il entre au Parti
communiste espagnol
. En 1943, il
est arrêté par la Gestapo avant
d’être envoyé au camp de concentration
de Buchenwald
 ; il y restera deux ans. Il y travaille à
l’administration du travail où il est affecté par l’organisation communiste
clandestine du camp. Il fréquente de futurs cadres des démocraties populaires ou
encore le sociologue Maurice Halbwachs,
interné avec lui, qui agonisera dans ses bras.

Après la Seconde Guerre
mondiale il travaille comme traducteur
pour l’UNESCO
, en parallèle de son militantisme pour le PCE. En 1953 il reprend une activité de résistance au nom du Comité central du Parti communiste espagnol,
contre le régime de Franco, et ce jusqu’en 1962.
Il siège au Comité exécutif du Comité central du PCE à partir de 1956 et se
voit chargé de plusieurs missions dans les pays de l’Est. Cette expérience
donnera lieu à son œuvre Autobiographie de Federico Sanchez,
intitulée d’après le pseudonyme qu’il utilisait alors. En 1964 il est exclu du Parti du
fait de divergences sur la ligne à adopter.

 

Jorge Semprún n’est pas
parvenu à écrire dès après sa sortir du camp de Buchenwald, malgré ses
essais ; il voudra mettre un temps ses souvenirs sous le tapis et parlera
d’« amnésie volontaire ».
En 1963, il publie le premier livre
de ce qui sera une trilogie sur sa déportation avec Le Grand Voyage, œuvre
centrée autour du souvenir des quatre
jours et cinq nuits
passés dans un wagon
à bestiaux
avec plus d’une centaine d’autres déportés, qui forme un réseau avec
beaucoup d’autres souvenirs concernant le camp, la résistance, son arrestation,
la prison, la torture, la peur, les SS. L’auteur fonctionne déjà dans son écriture sur le mode de l’aller-retour,
entre son expérience d’alors et son présent. Cela lui permet de présenter les
événements avec un recul qui lui autorise un regard sans jugement, ni sur
l’enfant qui insulte les déportés à la halte du train dans une gare, ni sur les
villageois habitant aux abords du camp. Une deuxième partie, relevant du roman,
s’articule autour du personnage de Gérard que l’on suit à partir de son entrée
dans le camp.

Au centre de Quel
beau dimanche !
, œuvre parue en 1980, se situe un dimanche de
l’hiver 1944 où l’auteur manque de mourir abattu par un SS avant que son salut
ne lui vienne de la littérature et
de Gœthe. À nouveau, autour de cet
élément central s’articule toute une architecture
de souvenirs
sollicités sans ordre
apparent
, qui peuvent concerner son passé de résistant, de réfugié espagnol
ou de responsable communiste.

En 1994 dans L’Écriture
ou la vie
, succès populaire de Jorge Semprún, son livre le plus lu, la
matière est toujours celle du camp de concentration de Buchenwald mais le
propos se concentre d’abord sur sa difficulté
à parler de ce qui s’est passé dans le camp
lui-même, la possibilité de
l’écrire. Au moment d’aborder la vie dans le camp sa plume se crispe, et il lui
est plus simple de parler de l’avant et de l’après. L’œuvre commence d’ailleurs
à la libération du camp. À nouveau le récit fonctionne sur le principe de
l’aller-retour entre le passé et le présent de Semprún. La poésie y est très présente, présentée comme une activité qui lui a
permis de survivre, et illustrée par des citations
en plusieurs langues. Certains motifs reviennent souvent, comme la neige qui symbolise dans ses cauchemars
l’enfer de Buchenwald. Le tout forme une réflexion sur la volonté de vivre, la mort,
le mal, et surtout l’écriture.

 

La deuxième veine de
l’auteur évoque son parcours en tant que
militant clandestin
sous le franquisme ; c’est le cas de l’Autobiographie de Federico Sanchez (1976)
ou de La deuxième mort de Ramón Mercader
(1969), dont le personnage éponyme est un agent secret au service de l’U.R.S.S.
– homonyme de celui, historique, qui a tué Trotski – à travers lequel Jorge
Semprún retrace l’histoire du mouvement communiste
de la guerre civile espagnole jusqu’à la mort de Staline en 1953 et le XXe
congrès de 1956.

 

Une troisième dimension de
l’œuvre de Jorge Semprún concerne sa vie
d’exilé en France
et la période de
l’après-franquisme
. Adieu, vive clarté, œuvre publiée en
1998, en fait partie. À nouveau la
pensée de Jorge Semprún s’y fait pleine de détours, de réminiscences qui
renvoient à d’autres, mais cette fois autour de la matière de son adolescence, sa découverte de Paris à
quinze ans, de la langue française (notamment
à travers Baudelaire, Paludes de Gide, Rimbaud ou Kessel), des
femmes. À nouveau l’œuvre est parcourue d’anecdotes
comme d’extraits de textes
littéraires
.

 

De 1988 à 1991, l’écrivain
a aussi eu une carrière dans la politique en tant que ministre de la Culture du gouvernement espagnol socialiste de
Felipe González, suite à quoi il publie Federico Sanchez vous salue bien (1992)
où il raconte son expérience au pouvoir et partage ses réflexions sur la gauche
européenne.

 

Se taire est impossible, œuvre publiée en 1995, est un court texte adapté
d’un échange qui a eu lieu à l’occasion d’une émission télévisée diffusée par
Arte entre Élie Wiesel, que Semprún
avait pu croiser à Buchenwald sans le connaître, et Semprún lui-même. Les
différences entre les deux expériences de ces hommes s’y font jour, aux côtés
d’une commune volonté de transmettre
cette histoire des camps
, l’oubli étant présenté comme un danger menaçant
l’Histoire de répétition. À nouveau apparaît une réflexion sur la façon de dire ou d’écrire l’Holocauste.
L’année suivante, Jorge Semprún devient juré de l’Académie Goncourt à partir de 1996.

En 2001 dans Le
Mort qu’il faut
Semprún revient à l’univers concentrationnaire de
Buchenwald et part d’une anecdote – ses camarades cherchent un mort dont il
pourrait prendre la place pour le protéger – pour livrer l’expérience qu’il a
faite du Mal, qui se manifeste notamment dans une promiscuité obligée,
véritable torture pour l’auteur. Il n’épargne pas ses camarades d’alors non
plus dont il dénonce le sentiment de supériorité en tant que militants. À
nouveau Semprún s’aide d’écrivains pour se soutenir – Racine ou Schelling
– et développer des réflexions sur la violence masquée ou la justification de
Dieu en dépit de l’existence du Mal.

 

Jorge Semprún meurt en 2011 à Paris.

 

 

« Car la mort n’est pas
une chose que nous aurions frôlée, côtoyée, dont nous aurions réchappé, comme
d’un accident dont on serait sorti indemne. Nous l’avons vécue… Nous ne sommes
pas des rescapés, mais des revenants
Ceci, bien sûr, n’est dicible qu’abstraitement. Ou en passant, sans avoir l’air
d’y toucher… Ou en riant avec d’autres revenants… Car ce n’est pas crédible, ce n’est pas partageable, à peine
compréhensible, puisque la mort est,
pour la pensée rationnelle, le seul évènement dont nous ne pourrons jamais
faire l’expérience individuelle… »

 

« J’étouffais
dans l’air irrespirable de mes brouillons, chaque ligne écrite m’enfonçait la
tête sous l’eau, comme si j’étais à nouveau dans la baignoire de la villa de la
Gestapo, à Auxerre. Je me débattais pour survivre. J’échouais dans ma tentative de dire la mort pour la réduire au
silence : si j’avais poursuivi, c’est la mort, vraisemblablement, qui m’aurait
rendu muet. »

 

« Le
monde s’est effacé autour de moi dans une sorte de vertige. Les maisons, la
foule, Paris, le printemps, les drapeaux, les chants, les cris scandés : tout
s’est effacé. J’ai compris d’où venait la tristesse physique qui m’accablait,
malgré l’impression trompeuse d’être là, vivant, sur la place de la Nation, ce
1er Mai. C’est précisément que
je n’étais pas vraiment sûr d’être là, d’être vraiment revenu
. Une sorte de
vertige m’a emporté dans le souvenir de la neige
de l’Ettersberg. La neige et la fumée sur l’Ettersberg. Un vertige parfaitement
serein, lucide jusqu’au déchirement. Je me sentais flotter dans l’avenir de
cette mémoire. Il y aurait toujours cette mémoire, cette solitude : cette neige
dans tous les soleils, cette fumée dans tous les printemps. »

 

 

Jorge Semprún, L’Écriture ou la vie, 2001

 

« Ai-je été trop peu
disponible ? Ou trop peu généreux ? Ai-je manqué une occasion de tendresse, de
douceur féminine ? Ça m’est arrivé, dans ma jeunesse, de manquer ces choses-là.
L’orgueil de la solitude, de la différence, vous joue des tours,
souvent. »

 

Jorge Semprún, Adieu,
vive clarté
, 1998

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