L'Écriture ou la vie

par

L'autobiographie et les mémoires

L’Écritureou la Vie est lerécit de souvenirs personnels de l’internement de l’auteur dans un camp deconcentration pendant la Seconde Guerre mondiale. Entre anecdotes intimes et témoignagehistorique, Jorge Semprun hésite entre une autobiographie pudique et desmémoires engagées.

 

A/L’écriture des souvenirs

 

L’Écritureou la Vie retraceune expérience singulière, vécue, des camps de concentration. L’œuvre peutainsi être rangée dans le genre de l’autobiographie, qui présente des souvenirsréels. Ici, Jorge Semprun émaille le récit de retours sur un passé antérieur àla Seconde Guerre mondiale, sur sa jeunesse parisienne, mais évoque aussi savie au moment même de l’écriture. Il ne s’immerge pas dans la temporalité seulede l’expérience des camps, mais tente de construire un cadre autour dessouvenirs insoutenables, comme pour retarder le moment d’en parler, ou pourhumaniser l’écriture, afin de la rendre possible. 

Dans le but d’humaniser son récit, de «raconter bien », Semprun admet qu’il faille faire preuve d’artifices. Ilne peut faire de son récit une présentation de l’horreur, de monstruosités etde la douleur, et espérer être lu. Ainsi, Semprun fait preuve de circonspectionlors de l’écriture de ses souvenirs. Les souvenirs du rescapé sont des réalitéstrop horribles pour être rendues sans un cadre, sans un enjeu tourné vers « l’exploration de l’âme humaine dansl’horreur du Mal… Il nous faudra un Dostoïevski ! ». La restitutiondes souvenirs devient donc pour Jorge Semprun un exercice délicat, où il fautsavoir allier compte-rendu historique brutal et art d’écrire.

« Onpeut tout dire de cette expérience. Il suffit d’y penser. Et de s’y mettre.D’avoir le temps, sans doute, et le courage d’un récit illimité, probablementinterminable, illuminé – clôturé aussi, bien entendu – par cette possibilité dese poursuivre à l’infini. Quitte à tomber dans la répétition et leressassement. Quitte à ne pas s’en sortir, à prolonger la mort, le cas échéant,à la faire revivre sans cesse dans les plis et les replis du récit, à n’êtreplus que le langage de cette mort, à vivre à ses dépens, mortellement. Maispeut-on tout entendre, tout imaginer ? Le pourra-t-on ? En auront-ils lapatience, la passion, la compassion, la rigueur nécessaires ? Le doute mevient, dès ce premier instant […] »

Intime et personnelle, l’écriture tente ici decerner une expérience unique, et ancre donc le récit des camps dans une vieprécise. Le statut particulier de l’auteur fait de ce récit un livreoriginal : ni juif ni français, il est prisonnier politique. Ce statutconfère donc à son autobiographie une dimension nouvelle, puisqu’il signifie ledévouement à une idéologie, et la fidélité sans limite d’un homme envers sesidées et son groupe.

 

B/ Lemémorialiste

 

L’engagement politique de Jorge Semprun tireainsi l’autobiographie vers les mémoires. En effet, ce genre demande un récitde vie rétrospectif liant les événements personnels avec les événementspolitiques et sociaux. Parfois véritables documents pour les historiens, lesmémoires sont souvent écrits par des hommes ayant eu de grands rôles dans lavie politique de leur temps, et sont des objets d’étude pour comprendre lasociété dans laquelle l’auteur avait évolué. L’Écriture ou la Vie, même si le récit de la mise en mots d’uneexpérience irracontable en fait un ouvrage intime et personnel, relève souventdes mémoires. L’auteur y raconte l’expérience non plus seulement d’un homme,mais aussi d’un militant ; il peint les conséquences d’un engagement politiquedans le temps, ainsi que les rouages de l’organisation nazie et de la mise enplace de la terreur. Il partage également son opinion mûrie sur des éléments deson vécu :

« Riende précis, certes, pas de coup au cœur, de battement soudain du sang. Plutôt unmalaise fugitif, tiède, un peu gluant, qui effleurait mon âme. J’aurais dû êtred’autant plus attentif que je savais fort bien, après trois mois d’expérience,à quel point le bonheur de vivre m’était fragile. À quel point il me fallaitm’efforcer de tout mon cœur pour m’y tenir. »

Semprun présente ses souvenirs en les faisantpasser par le faisceau de ses connaissances et opinions au moment del’écriture. Ainsi, lui qui était communiste et espagnol, lorsqu’il rend comptede sa vie au camp de concentration, ne manque pas de préciser son opiniond’alors et son opinion actuelle. Dans le récit, le Mal et le communisme sontprésents mais absolument dissociés, l’homme d’alors n’a aucune connaissance dela terreur sous Staline ou des goulags : « C’est pour plus tard, les années de glaciation partielle etpartisane de ma pensée. »

Sur bien des points, les opinions du personnageSemprun et de l’auteur Semprun sont différentes. Un mûrissement de sa pensée etune connaissance plus étendue du monde lui permettent de revenir sur sesopinions passées, et de les confronter à sa pensée du moment. Il remet donc enquestion son attachement à l’idéologie communiste lorsqu’il admet qu’il s’attachaitplus à l’espoir d’une société nouvelle qu’aux idéologies promues par le modèlecommuniste :

« Probablementl’illusion d’un avenir m’empêchait-elle de comprendre. Ou plutôt, d’en avoir lavolonté, même si j’en avais les moyens. Probablement ne me donnait-elle pas ledésir de comprendre, mais bien celui de désirer. Et il n’y avait rien de plusdésirable que l’avenir, après tant d’agonie. »

Jorge Semprun choisit donc de raconter uneexpérience historique par le biais de sa vie personnelle, et tisse letémoignage du mémorialiste de faits intimes et d’anecdotes précises, pourréussir à cerner une réalité complexe et atroce.

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