L'Écriture ou la vie

par

Le rôle salvateur de l'écriture ?

L’Écritureou la Vie estpublié presque cinquante ans après la sortie de Jorge Semprun des camps. Celong intervalle, d’une vie, entre l’événement et le témoignage, souligne ladifficulté de se souvenir et d’écrire. Le titre, étonnant puisque demandant dechoisir entre la littérature et la vie, souligne ce paradoxe de l’écriture, quifait revivre les camps de la mort, mais qui est nécessaire pour en exorciser lesouvenir.

 

A/ Lerécit-thérapie

 

Les autres ouvrages de Jorge Semprun tournentautour de cette expérience traumatisante des camps : ses récits sur sonarrestation par la gestapo, sur sa vie de résistant sont périphériques,gravitent autour d’un trou noir, d’un refus de se souvenir, d’une « amnésievolontaire ». Mais ce vide biographique est si important, que tel un trou noir,il attire ces autres récits, et ramène Jorge Semprun, à la fin de sa vie, à seretourner sur ce qu’il a voulu oublier, pour en exorciser le souvenir – si celaest possible. L’écriture devient un moyen de témoigner, de fixer à jamais lerécit de l’atrocité des hommes.

« J’aichoisi l’oubli, j’ai mis en place, sans trop de complaisance pour ma propreidentité, fondée essentiellement sur l’horreur – et sans doute le courage – del’expérience du camp, tous les stratagèmes, la stratégie de l’amnésie volontaire,cruellement systématique. »

On découvre donc l’auteur pendant son séjourdans le camp de concentration de Buchenwald. On l’accompagne alors qu’ilrevisite méthodiquement certains de ses souvenirs. La présentation qu’il faitde son corps est un indice éloquent de la déshumanisation qu’il a subie.L’auteur se dissocie lors de la rédaction de l’homme au corps meurtri, auxjoues creuses qu’il a été. Il se contente de parler à la troisième personne de« sa maigreur », de « ce corps ». Il opère tout comme s’ils’agissait du corps d’un étranger, de la souffrance d’un autre que lui. Il a certesd’abord fait l’effort d’oublier avant de faire le choix d’écrire :

« Il mefallait choisir entre l’écriture et la vie, j’avais choisi celle-ci. J’avaischoisi une longue cure d’aphasie, d’amnésie délibérée, pour survivre. »

Mais à travers le récit, à travers larétrospection, l’auteur se réapproprie sa propre histoire, son vécu, sasouffrance et son traumatisme. Cette thérapie n’est pas sans risques, et manquede le faire sombrer. L’écriture n’a pas fait office dans le cas de Semprun dethérapie systématique, contrairement au cas de Primo Levi. Elle a d’abord étéune tâche rébarbative et autodestructrice, à tel point que le titre qu’il avaitd’abord réservé au récit était « L’écriture ou la Mort ». Avec letemps, il est parvenu à guérir, à écrire son récit, pour aller de l’avant, pourrecommencer à vivre de nouveau ; il l’explique ainsi :

« jem’étais réveillé d’un seul coup […] Mais ce n’était pas l’angoisse qui meréveillait, l’inquiétude. J’étais étrangement calme, serein. Tout me semblaitclair, désormais. Je savais comment écrire le livre que j’avais dû abandonnerquinze ans auparavant. Plutôt : je savais que je pouvais l’écrire, désormais.Car j’avais toujours su comment l’écrire : c’est le courage qui m’avait manqué.Le courage d’affronter la mort à travers l’écriture. »

 

B/ Lamort du conteur

 

Pourtant, Jorge Semprun souligne sans cessel’impossibilité de dire l’inhumain, la mort, la décadence et l’horreur. Letitre même fait s’opposer l’écriture, le récit, et la vie, le choix de vivre.En effet, revenir sur ses souvenirs pour écrire, c’est revenir au lieu de lamort et de l’horreur, là où l’auteur a expérimenté les limites de son corps etde son esprit, où il a vu des centaines et des milliers de personnes mourir.Écrire devient alors un voyage mortifère dans le passé. La vie est, elle, ducôté du présent. L’Écriture ou la Vieretrace ainsi la visite des camps qui avait été organisée plusieurs dizainesd’années après les événements, et à laquelle Jorge Semprun a participé. Lelivre se centre sur ce travail de retour sur les lieux de la mort, sur ladifficulté d’accepter de se souvenir.

L’écriture replonge donc l’auteur dans la mort,l’y submerge ; il échoue dans ses premières tentatives de la dire, mais,des années plus tard, la guérison s’opère. Semprun parvient à écrire son récitet à aller de l’avant :

« J’étouffaisdans l’air irrespirable de mes brouillons, chaque ligne écrite m’enfonçait latête sous l’eau, comme si j’étais à nouveau dans la baignoire de la villa de laGestapo, à Auxerre. Je me débattais pour survivre. J’échouais dans ma tentativede dire la mort pour la réduire au silence : si j’avais poursuivi, c’est lamort, vraisemblablement, qui m’aurait rendu muet. »

L’auteur est longtemps resté en périphérie deson temps passé dans le camp de concentration de Buchenwald. Son vécu surplace, il le désigne comme le Mal. Le Mal, tel qu’il l’appréhende, n’est pasl’apanage exclusif des camps de concentration ; mais au sein des camps ilest omniprésent.

« L’essentiel[…] c’est l’expérience du Mal. Certes, on peut la faire partout cetteexpérience… Nul besoin des camps de concentration pour connaître le Mal. Maisici, elle aura été cruciale, et massive, elle aura tout envahi, tout dévoré…C’est l’expérience du Mal radical… »  

 

C/Pourquoi écrire ?

 

Malgré ce titre peu avenant, et l’impossibilitéde dire l’horreur, Jorge Semprun livre ici une autobiographie-mémoirepoignante. Comment pourrait-on interpréter cet achèvement paradoxal ? Dans unpremier temps, tous ses écrits précédents gravitent autour de son engagementpolitique, et de ses expériences de résistant. Ce récit manquant, qu’il mit unevie à écrire, complète le chaînon des mémoires de cet homme politique. Il sereplonge dans la mort, par l’écriture, pour compléter un tableau du XXèmesiècle qu’il essaya de tracer par son œuvre. Mais il invente aussi undispositif pour contrecarrer, limiter l’évocation de l’inhumanité : ses récitsd’amours de jeune homme, par exemple, ponctuent le récit des camps. La viecôtoie sans cesse la mort dans cet écrit, et Jorge Semprun dresse le portraitd’une humanité survivante. Confrontée à l’horreur et à l’irracontable, la vie continuepourtant de végéter, et finit par triompher. Revenir sur les lieux –géographiques ou mémoriels – de la mort par l’écriture devient alors un passagepour dire la vie, l’instinct de survie que peut déployer l’homme.

« Lemonde s’est effacé autour de moi dans une sorte de vertige. Les maisons, lafoule, Paris, le printemps, les drapeaux, les chants, les cris scandés : touts’est effacé. J’ai compris d’où venait la tristesse physique qui m’accablait,malgré l’impression trompeuse d’être là, vivant, sur la place de la Nation, ce1er Mai. C’est précisément que je n’étais pas vraiment sûr d’être là, d’êtrevraiment revenu. Une sorte de vertige m’a emporté dans le souvenir de la neigede l’Ettersberg. La neige et la fumée sur l’Ettersberg. Un vertige parfaitementserein, lucide jusqu’au déchirement. Je me sentais flotter dans l’avenir decette mémoire. Il y aurait toujours cette mémoire, cette solitude : cette neigedans tous les soleils, cette fumée dans tous les printemps. »

 

Jorge Semprun offre, dans L’Écriture ou la Vie, le récit poignant d’une expériencepersonnelle des camps de concentration. Précis, ses mémoires établissent undispositif particulier pour parvenir à dire ce qui ne peut être dit, et pourapprocher au plus près, même à travers une écriture personnelle, la vérité descamps.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Le rôle salvateur de l'écriture ? >