La cagnotte

par

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Eugene Labiche

Eugène Labiche est un écrivain
français né en 1815 à Paris dans une
famille de bourgeois aisés, d’un
père épicier en gros puis industriel. Il étudie au lycée Bourbon (devenu le
lycée Condorcet) ; alors qu’il devient bachelier en 1833, rendu riche par
le décès de sa mère, il part voyager en Italie avec des amis. À son retour en
France, tout en faisant paraître des nouvelles dans des magazines, il obtient
une licence de droit. Il s’allie
avec Marc-Michel
(1812-1868) et Auguste Lefranc (1814-1878) pour écrire ses premières pièces,
passant du drame à la comédie devant
l’insuccès des toutes premières. Labiche pratique alors la littérature en
dilettante, alternant l’écriture de pièces avec des voyages à l’étranger,
fréquentant les coulisses du théâtre, tenant une chronique à la Revue du théâtre. Sa première pièce, La Cuvette d’eau, a
probablement été d’abord représentée au théâtre du Luxembourg en 1837. En 1839 il s’essaie au roman avec La Clé des champs, critique
de la vie bourgeoise mêlée d’éléments autobiographiques ; il n’y reviendra
jamais et se concentrera sur sa production théâtrale, faisant représenter plus de 170 pièces en l’espace de
quarante ans, production pas si étonnante à l’époque.

Parmi ces nombreuses pièces, généralement
fondées sur les rebondissements
successifs
et les situations
cocasses
, nous distinguerons quelques-unes parmi les plus connues. Embrassons-nous,
Folleville !
est un vaudeville en un acte mené tambour battant ;
représenté en 1850, il apparaît d’une grande légèreté mis à côté des grandes
pièces laborieuses, prétentieuses du théâtre bourgeois d’alors. La trame en est
fort commune : le marquis de Manicamp, plein de gratitude pour le
chevalier de Folleville qui l’a tiré d’un mauvais pas lors d’une partie de
chasse, ne peut s’empêcher de le serrer dans ses bras chaque fois qu’il le
croise en lui lançant l’apostrophe du titre. Il veut l’intégrer à sa famille en
le mariant à sa fille, mais celle-ci en aime un autre et Folleville est pour sa
part épris de sa cousine. Comme le veut la tradition quand une jeune fille va
être mariée contre son gré, celle-ci se voit enlevée par le vicomte qu’elle
aime et tout se terminera bien. Un chapeau de paille d’Italie est
une des pièces les plus connues de Labiche ; elle a été écrite en
collaboration avec Marc-Michel. Cette comédie en cinq actes, représentée pour
la première fois en 1851, raconte
l’odyssée, sur le mode burlesque, d’un
jeune homme qui, le jour de ses noces, après que son cheval a mangé un chapeau
de paille croisé sur leur route, se retrouve plongé dans une suite d’aventures
drolatiques parce qu’il doit en trouver une copie conforme, la propriétaire du
couvre-chef, surprise en galante compagnie, craignant les soupçons de son mari
si elle revenait chez elle tête nue. Le jeune homme est suivi dans ses
déplacements par le cortège de sa noce et Labiche multiplie les malentendus tout en peignant des figures de bourgeois, de notaires,
d’employés et d’étrangers, au gré d’une folle journée qui se termine bien,
puisque comme par enchantement, on découvre un chapeau en tout point identique
à celui recherché parmi les cadeaux de mariage. Il s’agit du plus gros succès
de Labiche sur la période allant jusqu’à 1859, durant laquelle il fait jouer
près d’une dizaine de pièces par an. S’il avait été candidat républicain aux
élections d’avril 1848, il est un des premiers à approuver le coup d’État de
Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, ce qui lui vaudra des appuis haut placés pour
promouvoir sa production théâtrale. Dans Le Misanthrope et l’Auvergnat,
nouveau Vaudeville en un acte représenté en 1852, Labiche met en scène M. Chiffonnet, un homme qui se méfie de
tout son entourage et ne croit pas en la nature bonne de l’homme, jusqu’à ce
qu’il croise un Auvergnat venu lui rendre le portefeuille qu’il avait perdu. Cet
homme s’avère incapable de mensonge et Chiffonnet se l’attache comme un ami,
mais il découvre, dans la fréquentation de ce modèle gênant, qu’il n’est pas
exempt lui-même des vices qu’il voyait chez les autres. Il tentera donc de s’en
débarrasser en transformant ce témoin gênant en menteur. Cette pièce est
parfaitement représentative des valeurs de bonhomie
et d’indulgence défendues par son
auteur. Au fil de sa carrière, il délaissera de plus en plus la vraisemblance
au profit de la fantaisie la plus débridée.

Labiche écrit L’Affaire de la rue de Lourcine,
comédie en un acte représentée en 1857,
en collaboration avec Albert Monnier (1829-1869) et Édouard Martin (1828-1866).
Cette pièce, qui relève plutôt de la farce, raconte l’histoire de deux amis
qui, se réveillant ensemble après s’être enivrés, sont persuadés, à la lecture
d’un article de journal, d’avoir commis le meurtre d’une charbonnière, se
reconnaissant dans les deux assassins décrits. Les deux hommes ont le temps
d’être torturé par le remords avant de découvrir que le journal cause de leurs
craintes date en réalité de vingt ans. Dans Les Deux Timides,
vaudeville en un acte représenté au théâtre du Gymnase en 1860 et écrit en
collaboration avec Marc-Michel, Labiche se restreint à l’étude d’un seul trait
de caractère, qui ne lui permet pas cette fois d’enchaîner à son aise les
péripéties imprévues. Les deux timides en question sont le père et le
prétendant d’une jeune fille. Le premier a laissé s’installer, incapable de
dire non, un pique-assiette chez lui, tandis que le second, avocat de métier,
finit par reconnaître en celui-ci un client que sa timidité a laissé condamner
à la peine maximale pour avoir battu sa femme. Cette reconnaissance permet au
père d’abandonner ses scrupules, de chasser l’importun, et aux deux jeunes gens
qui s’aiment de s’unir. Le Voyage de Monsieur Perrichon,
pièce représentée sur scène la même année, est peut-être la plus connue de son
auteur, qui l’a écrit en collaboration avec Edmond Martin. Ici les événements
imprévus s’enchaînent avec habileté, lors du voyage d’agrément que fait en
Suisse Perrichon, bourgeois enrichi typique du milieu du XIXe
siècle, personnage louvoyant entre l’ingénuité, la ruse et la gravité feinte,
peu avare en lieux communs, accompagné de sa femme, sa fille et des deux
prétendants de celle-ci. L’un se montre honnête et courageux, prompt à
s’inquiéter sincèrement pour son futur beau-père, tandis que l’autre use d’une
ruse de fin psychologue pour être apprécié de Perrichon en lui donnant
l’opportunité de se faire valoir plutôt qu’en l’aidant. Ses manœuvres
fonctionnent jusqu’à ce que Perrichon le surprenne en train de
fanfaronner ; sa fille pourra finalement s’unir à son prétendant préféré,
qui s’avère être le plus méritant. Cette pièce est un grand succès de Labiche,
qui connaît son apogée avec les pièces suivantes.

La Poudre aux yeux, comédie
en deux actes représentée l’année suivante au théâtre du Gymnase-Dramatique,
met en scène un bal des apparences
entre les familles Malingear et Ratinois, qui chacune veut éblouir l’autre en
prévision de l’union de leurs enfants. Elles se trouvent finalement piégées
dans le cercle vicieux d’une surenchère
invraisemblable de mensonges et de faux semblants – dont les femmes sont
les actrices les plus douées –, surtout quand vient le moment de parler de dot.
L’amour des deux jeunes gens se trouve compromis mais un oncle des Ratinois,
mieux pourvu de bon sens, vient finalement arranger les affaires de tout le
monde. En 1864, La Cagnotte, comédie
vaudeville en cinq actes, a pour premier cadre la Ferté-sous-Jouarre, où un
groupe de bourgeois, devant décider du sort de la somme accumulée en jouant au
rami, décide d’un dîner à Paris – décision qui marque le point de départ d’une
série de mésaventures dans la capitale, entrelacée à une intrigue autour de la
rencontre prévue entre deux des personnages par une agence matrimoniale. Après
les événements de 1870-1871 en France, Labiche ne produira que quelques pièces
insignifiantes et se consacrera surtout à l’édition de son théâtre complet.

 

En 1880,
Labiche est élu à l’Académie française,
sans le vote de Victor Hugo et d’autres immortels qui déplorent l’entrée sous
la couple d’un auteur qui s’est fait connaître dans des genres jugés inférieurs.
Il meurt en 1888 à Paris. Il est aujourd’hui considéré, aux côtés de Georges Feydeau (1862-1921) – qu’il
avait encouragé lors de la représentation de sa première grande pièce, Tailleur pour dames, en 1886 – et de Georges Courteline (1858-1929), comme
l’un des vaudevillistes les plus renommés, successeur direct d’Eugène Scribe (1791-1861). Labiche se
montrait cependant insatisfait de sa production théâtrale, qui versait parfois
dans des genres dits encore inférieurs au vaudeville – pochades, farces et revues, œuvres de commande, notamment
du théâtre du Palais-Royal. Il regrettait de ne pas avoir pu laisser, malgré
quelques modestes essais, des comédies de mœurs capables d’un succès au théâtre
du Gymnase ou à la Comédie-Française. Labiche a aussi composé plusieurs livrets
d’opérettes et d’opéras, après avoir été sollicité par Offenbach. Sa revanche
sur les théâtres prestigieux ne viendra que bien après sa mort, la Comédie-Française faisant par exemple
entrer dans son répertoire Le Voyage de
M. Perrichon
en 1906, puis Un chapeau
de paille d’Italie
en 1938. Labiche s’est particulièrement illustré dans la
satire du milieu bourgeois dont il est issu, des « philistins », mis
en scène dans le cadre du Second Empire, temps, déjà, des financiers et de
l’argent-roi. Il présente la bourgeoisie comme une classe rendue médiocre et
mesquine par l’idolâtrie de l’argent,
mais dans des œuvres qui se retrouvent toujours autour d’une infaillible gaieté, multipliant les quiproquos et les situations les plus extravagantes
qui mènent aux prémisses de catastrophes
évitées
de justesse. Certaines situations comiques, notamment quand les
personnages apparaissent comme des marionnettes stéréotypées, anticipent le
théâtre de l’absurde. Quarante-six
collaborateurs de Labiche, dont seules quatre pièces furent écrites seulement
de sa main, ont été répertoriés. Son théâtre est fait de répliques brèves et d’apartés ;
avec l’absence de tirades, ces traits le rendent généralement moins agréable à
lire que d’autres, même si son édition en dix volumes, en 1879, connut un
certain succès.

 

 

« MONSIEUR
PERRICHON : Tout à coup, j’entends derrière moi comme un éboulement ; je
me retourne ; Monsieur venait de disparaître dans un de ces abîmes sans
fond dont la vue seule fait frissonner. […] Alors, n’écoutant que mon courage,
moi, père de famille, je m’élance…

MADAME
PERRICHON et HENRIETTE : Ciel !

PERRICHON
: Sur le bord du précipice, je lui tends mon bâton ferré… Il s’y cramponne. Je
tire… il tire… nous tirons, et, après une lutte insensée, je l’arrache au néant
et je le ramène à la face du soleil, notre père à tous !…

DANIEL :
Monsieur Perrichon, vous venez de rendre un fils à sa mère…

PERRICHON
(majestueusement) : C’est vrai !

DANIEL :
Un frère à sa sœur !

PERRICHON
: Et un homme à la société.

DANIEL :
Les paroles sont impuissantes pour reconnaître un tel service.

PERRICHON
: C’est vrai !

DANIEL :
Il n’y a que le cœur… entendez-vous, le cœur ! […]

PERRICHON
(ému) : Daniel, mon ami, mon enfant !… votre main. (Il lui prend la main.) Je
vous dois les plus douces émotions de ma vie… Sans moi, vous ne seriez qu’une
masse informe et repoussante, ensevelie sous les frimas… Vous me devez tout,
tout ! (Avec noblesse.) Je ne l’oublierai jamais ! »

 

Eugène
Labiche, Le Voyage de Monsieur Perrichon,
1860

 

« LENGLUMÉ : Personne !… Tiens, il fait grand jour !…
(Il se glisse en bas de son lit. Les rideaux se referment derrière lui. Il a son
pantalon.) Où est donc mon pantalon ?… (Le regardant.) Tiens ! je
suis dedans !… Voilà qui est particulier !… je me suis couché avec…
Ah ! je me rappelle !… (Avec mystère.) Chut ! madame Lenglumé
n’est pas là… Hier ; j’ai fait mes farces… Sapristi, que j’ai soif !
(Il prend une carafe d’eau sur la cheminée, et boit à même.) Je suis allé au
banquet annuel de l’institution Labadens, dont je fus un des élèves les plus…
médiocres… Ma femme s’y opposait… alors, j’ai prétexté une migraine ; j’ai
fait semblant de me coucher… et v’lan ! j’ai filé chez Véfour… Ah !
c’était très bien… on nous a servi des garçons à la vanille… avec des cravates
blanches… et puis du madère, du champagne, du pommard !… Pristi, que j’ai
soif !… (Il boit à même la carafe.) Je crois que je me suis un peu…
pochardé !… Moi ; un homme rangé !… J’avais à ma droite un
notaire… pas drôle ! et à ma gauche, un petit fabricant de biberons, qui
nous en a chanté une passablement… darbo ! ah ! vraiment, c’était un
peu… c’était trop… Faudra que je la lui demande… Par exemple, mes idées
s’embrouillent complètement à partir de la salade ! (Par réflexion.) Ai-je
mangé de la salade ?… Voyons donc ?… Non !… Il y a une lacune
dans mon existence ! Ah çà ! comment diable suis-je revenu ici ?…
J’ai un vague souvenir d’avoir été me promener du côté de l’Odéon… et je
demeure rue de Provence !… Était-ce bien l’Odéon ?… Impossible de me
rappeler !… Ma lacune ! toujours ma lacune !… (Prenant sa montre
sur la cheminée.) Neuf heures et demie !… (Il la met dans son gousset.)
Dépêchons-nous de nous habiller. (On entend ronfler derrière les rideaux.)
Hein !… On a ronflé dans mon alcôve ! (Nouveaux ronflements.) Nom
d’un petit bonhomme ! j’ai ramené quelqu’un sans m’en apercevoir !…
De quel sexe encore ?… »

 

Eugène Labiche, L’Affaire de la rue de
Lourcine
, 1857

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