La cagnotte

par

L’argent par-dessus tout

Tout au long de la pièce, l’argent a une place prépondérante. Il s’infiltre dans tous les rapports entre personnages et dans leur psychologie matérialiste. La puissance de l’argent est phénoménale dans les rapports entre les personnages ; d’une part il les réunit et d’autre part il sème entre eux la discorde. Les personnages semblent donc placer l’argent et leurs intérêts individuels avant l’intérêt commun.

D’abord l’argent fédère les personnages. L’existence même de la cagnotte est la manifestation de cette volonté des personnages de se mettre en commun. En effet, lorsqu’il s’agit de faire le compte de la fortune qu’ils ont amassée tout le monde y met du sien. Mais au moment même où la question de connaître la destination de l’argent se pose, les opinions commencent à diverger : l’un voudrait organiser un bal, l’autre voudrait aller à Paris, etc. À partir de ce moment, les personnages rivalisent d’ingéniosité pour satisfaire leur cupidité, allant même jusqu’à trahir leurs liens de parenté pour gagner une part plus grande de la cagnotte.

Le caractère de Sylvain est particulièrement intéressant à analyser. Le jeune homme déclare qu’il ne souhaite point devenir paysan comme son père, mais c’est moins en considération du peu de goût qu’il a pour le métier que par souci d’argent. Lors de sa discussion avec Benjamin, le facteur qui le décide à envisager une carrière comme garçon de café, c’est le salaire qu’il pourrait obtenir, pourboires y compris, qui importe. Il va jusqu’à mettre en place un stratagème pour soustraire la part de la cagnotte destinée à son père.

« SYLVAIN : Les premiers jours du mois, ça va encore… mais à partir du cinq… je suis gêné… aussi, je voudrais faire quelque chose… si je trouvais un petit commerce… Tiens ! Une idée ! qu’est-ce que vous gagnez vous ?

BENJAMIN, rangeant à droite : ça dépend des pourboires… trois cent francs par mois environ…

SYLVAIN : Mazette ! Je ne rougirais pas d’être garçon de café, moi ! »

Aussi, il faut se pencher sur la façon particulière dont les personnages entrevoient le mariage. L’amour semble d’office exclu de l’équation. Il s’agit de rentabilité avant tout. Cordenbois par exemple lorsqu’il pense à l’éventualité d’épouser une femme comme Léonida ne prend en considération que la rente de cette dernière. Il est d’ailleurs disposé à l’épouser, même si elle s’avère n’être pas à son goût, car l’argent qu’elle traîne à sa suite ne ferait qu’augmenter son profit à lui : « Je ne parle pas du bonheur qu’on a à épouser une jolie femme… Dam ! on n’est pas de marbre ! je me suis dit : elle a 5,000 francs de rente… ma pharmacie en rapporte quatre… » Il se projette déjà dans l’avenir, disposant d’une rente proche de celle de Champbourcy et capable de le narguer. De plus, les négociations de mariage sont aussi essentiellement déterminées par le montant de la dot.

« CHAMPBOURCY, qui est remonté, revient en scène : Tenez, Cocarel… Si vous pouvez me la caser… je suis disposé à faire un sacrifice. J’ajoute 20,000 francs à la dote.

LEONIDA, avec sentiment : Ah ! mon frère ! Ceci rachète bien des choses ! »

En conclusion, l’argent n’a pas su faire le bonheur des personnages de la pièce. Et même s’il n’y a pas eu de guerre véritable ici, dont il eût été le nerf, Eugène Labiche en a exalté la puissance à l’extrême, de façon à tourner en ridicule ses personnages à la mentalité étriquée et complètement obnubilés par les gains matériels.

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