La Peste

par

Une esthétique existentialiste

Outre les personnages et la thématique, lestyle même de l’œuvre est imprégné de l’esthétique existentialiste. La Pesteillustre ainsi l’apparition de la liberté de l’homme face au néant et lajustification de son existence par son action.

  Pour les existentialistes, leshommes naissent dans un monde globalement angoissant et absurde, qui ne donnepas de sens à leur vie si eux-mêmes ne s’en trouvent pas un. De ce point devue, Oran est la ville existentialiste par excellence : « une ville sans pigeons, sans arbres et sans jardins, où l’on nerencontre ni battements d’ailes ni froissements de feuilles, un lieu neutrepour tout dire. » Plus loin dans la description, il est précisé qu’onne peut y survivre qu’en étant en bonne santé et en ayant développé des« habitudes », qui évoquent la monotonie et donc une certaineabsurdité de la vie à Oran. La touche d’absurde est par ailleurs omniprésente,que ce soit dans certaines descriptions de Tarrou – par exemple du vieil hommequi crache sur les chats –, à l’évocation du « roman » de JosephGrand, ou encore dans la critique subtile des autorités – par exemplelorsqu’elles décident de récompenser les gardiens de prison avec une décorationmilitaire, ce qui suscite le mécontentement de l’armée ; mais enréintroduisant une « médaille de l’épidémie », ellesparviennent encore à fâcher tout le monde. L’absurdité est ici dans l’actioninadaptée à la situation d’une administration qui a pourtant la réputationd’être efficace. Oran représente ainsi le néant absurde dans lequel évoluent,malgré eux, les personnages, et d’autant plus lorsqu’elle est contaminée par lamaladie.

  La peste est l’occasion pourles personnages de sortir, ou non, de ce néant ; c’est une situation critiquequi peut jouer un rôle libérateur, ou au contraire devenir un joug pour lespersonnages. Elle peut donner un sens à leur existence à condition qu’ilsfassent les bons choix. En effet, d’après la théorie existentialiste (queJean-Paul Sartre a pu résumer par la formule « l’existence précèdel’essence »), c’est aux hommes de donner du sens à leur existenceoriginellement absurde à travers leurs actions libres et responsables. L’auteura une vision organiciste de la ville : ses habitants vivent tous comme unseul homme dans la stupeur, avant d’être soudain bouleversés par lesévénements : « Des maris et des amants qui avaient la plus grandeconfiance dans leur compagne se découvraient jaloux. Des hommes qui secroyaient légers en amour retrouvaient une constance. » Mais tous nedeviennent pas forcément meilleurs. Certains sont comparés à des animaux, commesi Albert Camus mettait à l’épreuve leur nature humaine : « Despetits yeux ronds et durs, un nez mince, une bouche horizontale, lui donnentl’air d’une chouette bien élevée […] sa femme, menue comme une souris noire,[…] un petit garçon et une petite fille habillés comme des chienssavants. »

Comme dans de nombreux romansexistentialistes, il semble que le lecteur assiste à une expériencehumaine : l’auteur place ses héros dans des conditions difficiles etpropices à la méditation philosophique, et il paraît lui-même observer leurévolution. 

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