La prisonnière

par

Une étrangère à bien des égards

Malgré tout le contrôle que cherche à exercer le narrateur sur Albertine, il garde en tête qu’elle lui est totalement étrangère à bien des égards, et craint de ne pas la connaître suffisamment, de ne pas la comprendre, de ne pas saisir ce qu’elle désir. Alors qu’il l’observe dormir, il se sent perturbé par sa beauté, son sommeil lourd, et cherche des clés : « Je pouvais mettre ma main dans sa main, sur son épaule, sur sa joue, Albertine continuait de dormir. Je pouvais prendre sa tête, la renverser, la poser contre mes lèvres, entourer mon cou de ses bras, elle continuait à dormir comme une montre qui ne s’arrête pas, comme une bête qui continue de vivre quelque position qu’on lui donne, comme une plante grimpante, un volubilis qui continue de pousser ses branches quelque appui qu’on lui donne. Seul son souffle était modifié par chacun de mes attouchements, comme si elle eût été un instrument dont j’eusse joué et à qui je faisais exécuter des modulations en tirant de l’une, puis de l’autre de ses cordes, des notes différentes. »

Le narrateur ment souvent à Albertine lorsqu’il lui jure qu’il ne va pas chez ses amis les Verdurin et qu’en réalité il s’y rend, pour retrouver son petit clan parisien qu’il aime tant. Albertine trouve ce genre de groupe étrange, et ne comprend pas leurs relations, de plus ses origines sociales lui font redouter un mariage car elle se sait trop pauvre. De son côté elle semble donner des rendez vous à des femmes et à faire faux-bond à ceux qui la surveillent pour le compte du narrateur, malgré toutes ses précautions et toutes ses questions. Alors il essaie de savoir ce qu’elle fait, et Albertine s’embarrasse, et se perd dans ses mensonges en essayant d’inventer des nouvelles figures, des nouveaux noms. Elle devient de plus en plus coquette, ment mieux au narrateur et achète des robes plus belles et chères, recommandées par Mme de Guernantes, et en parallèle elle devient de moins en moins attentionnée envers le narrateur. Même si le narrateur la soupçonne de liaisons, il n’a aucune preuve, et n’apprendra sa liaison avec une autre femme que bien plus tard, lors d’une violente dispute, preuve que Albertine, secrète, reste mystérieuse pour lui.

Albertine feint de ne pas être malheureuse malgré sa position de prisonnière. Elle a l’air triste bien souvent, de ne pas être libre de faire ce qu’elle veut, de devoir tout risquer pour voir des personnes non autorisées, mais elle refuse d’admettre qu’elle est malheureuse. Elle fait des reproches au narrateur, d’être changeant, violent, de ne pas travailler assez, elle lui demande de se remettre à écrire également. Elle est réellement malheureuse. Cela la poussera à fuir, briser ses chaines.

Alors que le narrateur, par ses mensonges – il en dit le moins possible à Albertine, ce qui a le don de l’exaspérer : « Il vaut mieux ne pas savoir, penser le moins possible, ne pas fournir à la jalousie le moindre détail concret. » – et ses manipulations semble de plus en plus en confiance, et croit qu’il possède enfin Albertine, que son désir diminue quelque peu à mesure qu’il croit qu’elle lui appartient, Albertine fuit. C’est ainsi qu’un beau matin, Françoise, la domestique de l’appartement viendra voir le narrateur pour lui annoncer le départ d’Albertine, ce qui fait le lien avec le roman suivant Albertine disparue. Françoise déteste Albertine, elle ne s’en cache nullement : « la maison est empestée depuis que la gentillesse a installé ici la fourberie » et trouve que le narrateur lui faisait trop de cadeaux, la surnommant « la princesse ». Ainsi, si le narrateur souffrait relativement moins en amour de sa jalousie et de son insécurité permanente, il se retrouve à souffrir du manque, qui est une souffrance différente : « La souffrance dans l’amour cesse par instants, mais pour reprendre d’une façon différente. »

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