La symphonie pastorale

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André Gide

André Gide (1869-1951) est
un écrivain français dont l’œuvre et la vie sont tout d’abord orientées en
fonction de deux pôles : un certain puritanisme et l’ivresse sensuelle.
Réformateur inquiet, satiriste, moraliste, poète en prose, critique, essayiste,
initiateur du roman moderne, diariste, Gide a produit une œuvre riche, dense,
inclassable, qui fait de lui un des auteurs les plus importants du XXe
siècle, reconnu pour son style d’une grande élégance et sa clairvoyance, qui se
prolonge dans une conscience aiguë de sa responsabilité d’écrivain. À l’inverse
d’un Malraux ou d’un Sartre, il tient cependant à l’autonomie du champ
littéraire ; l’intellectuel doit selon lui rester détaché de l’actualité
et lutter au moyen de son art contre
les préjugés de son temps.

 

Origines,
formation

 

André Gide naît en 1869 à Paris dans une famille
bourgeoise et protestante. Sa jeunesse est austère ; après la mort de son
père professeur de droit alors qu’il a onze ans, il vit avec sa mère, une femme
riche et pieuse. Il séjourne à Paris et fait de fréquents séjours en Normandie chez
sa famille maternelle et à Uzès chez sa grand-mère paternelle.

C’est un enfant particulièrement sensible, qui
se sent différent, sujet à des crises nerveuses qu’il nomme, d’après Gœthe, Schaudern. Replié sur lui-même,
silencieux, on le pense parfois stupide. La précocité de son onanisme lui vaut
des réprimandes et l’exclusion de l’École alsacienne à huit ans, laquelle marque
le début d’une scolarité erratique parcourue de professeurs particuliers. La
pratique du piano, commencée tôt, l’accompagnera sa vie durant.

À partir de treize ans il est pris d’une passion,
née de la compassion, pour sa cousine Madeleine Rondeaux – dont la conscience
du mal en particulier le fascine –, avec qui il se mariera et croira entretenir
une relation d’autant plus absolue qu’elle élude le désir et les questions
charnelles. Entre seize et dix-neuf ans, il vit à ses côtés une période
d’exaltation religieuse, et pratique l’ascétisme.

De 1885 à 1888 un passage dans une maison
d’éducation protestante, l’Institution Keller, lui permet de rattraper son
retard. Dès 1887 il est retourné en classe de rhétorique à l’École alsacienne où
il rencontre le futur poète et romancier Pierre Louÿs, qui l’introduit, après
son baccalauréat obtenu en 1889, dans les salons littéraires du postsymbolisme.

 

Débuts d’homme
de lettres, amitiés

 

André Gide publie dès ses vingt-deux ans, en
1891, Les Cahiers d’André Walter, qui
rencontre la faveur de la critique. Ces débuts lui permettent de rencontrer
Barrès et à travers son ami Pierre Louÿs il fait la connaissance de Mallarmé et
de Paul Valéry qui deviendra un ami fidèle, tout comme Roger Martin du Gard à
partir de 1913.

En 1891 il rencontre Oscar Wilde, qui symbolise
une autre voie que celle de l’idéal ascétique d’André Walter. Il voyage en
Allemagne l’année suivante, lit Gœthe, découvre de nouvelles possibilités de
bonheur et la légitimité du plaisir.

En 1893 débute son amitié avec le jeune poète Francis
Jammes. Avec un autre camarade de l’École alsacienne, le peintre Paul Laurens, qui
a le même âge que lui, il voyage en Afrique du Nord (Tunisie, Algérie) cette
même année ; là, il peut assumer son homosexualité et connaît une seconde
naissance, qui signe son entrée dans une nouvelle dimension, sensuelle, de
l’existence, horizon nouveau qui vient former un contrepoids à son éducation protestante,
à la morale rigide qui lui a été inculquée et à ses penchants mystiques.

En 1895, sa mère meurt et sa cousine, après de
longs refus, accepte un mariage blanc ; il retourne en Afrique du Nord
pour son voyage de noces et y fera plusieurs autres séjours jusqu’en 1900,
lesquels nourriront une matière abondante pour ses œuvres à venir (cf. Les Nourritures terrestres, Feuilles de route, Amyntas, L’Immoraliste).

 

Quelques
étapes

 

En 1908, il crée avec ses amis Jacques Copeau et
Jean Schlumberger La Nouvelle Revue
française
 ; elle s’associe à Gallimard en 1911. Gide, sans en prendre
la direction, en deviendra un chef de file, une figure tutélaire, et y
questionnera la responsabilité éthique de l’artiste. Il a aussi collaboré avec
la revue L’Ermitage aux côtés de
Claudel, Jammes et Henri Ghéon.

Pendant la Première Guerre mondiale, Gide est
tout près de se rallier à l’Action française en 1916 ; il subit en outre une
nouvelle crise religieuse. Après le conflit, l’écrivain devient connu au-delà
des cercles de lettrés ; la jeune génération s’identifie à ses personnages
Nathanaël et surtout à Lafcadio. L’écrivain conservera cependant l’impression
d’avoir été ni lu ni compris, en dépit de sa célébrité.

En 1925-1926, son voyage en Afrique noire, au
Congo et au Tchad, avec son ami Marc Allégret – avec lequel il avait commencé
une liaison en 1917 –, constitue une rupture (cf. Voyage au Congo et Retour au
Tchad
) et le conduit davantage vers l’engagement et la dénonciation.

Au début des années 1930, Gide se rapproche du
Parti communiste, et de l’U.R.S.S. qu’il considère comme un laboratoire de
l’homme nouveau. Il dénonce le capitalisme, prône un État sans religion ni
classe ni famille. Il s’y rend en juin 1936 ; son voyage lui révèle les
crimes communistes et le totalitarisme du régime de Staline (cf. Retour de l’U.R.S.S.  et les Retouches).

Pendant la Seconde Guerre mondiale il rompt,
comme Mauriac, avec la NRF que dirige
Drieu la Rochelle à partir de 1940.

En 1947 Gide reçoit le prix Nobel de
littérature. Malgré les pressions il refusa toujours de présenter sa
candidature à l’Académie française.

 

Regards
sur les œuvres

 

1891-1895 – Les premiers textes, l’influence symboliste

 

Les Cahiers d’André Walter (1891) forment
la première œuvre de Gide ; elle se présente comme les écrits – introduits
par un ami dans une préface – d’un jeune homme lettré ayant grandi au gré de
méditations poétiques, religieuses et sentimentales, qui se retire à la
campagne, après la mort de sa mère et la séparation d’avec sa cousine, pour y
écrire un livre mettant en scène un certain Alain, son alter ego. Dans sa
solitude, devant le vacillement de sa foi et le chaos qui l’habite, le jeune
homme sombre dans la folie avant de mourir. Le jeune auteur, dès cette première
œuvre, essaie de pousser une situation jusqu’à son extrême, comme il le fera
beaucoup, et illustre un premier amour mystique entre son protagoniste et sa
cousine.

Le Voyage d’Urien (1893) est un roman symbolique,
fantastique, qui raconte le voyage du personnage éponyme avec onze compagnons, lequel
le mène dans les mers du Sud puis la Mer des Sargasses, jusqu’au Pôle. Sur sa
route Urien croise sa sœur Ellis qui embarque avec eux, mais elle pâlit au fil
du trajet et perd en réalité. Les aventuriers se satisfont finalement d’être
arrivés en un lieu pourtant peu accueillant, se louant des efforts déployés pour
l’atteindre, qui semblent suffire à leur bonheur. C’est donc une représentation
désespérée de la vie qu’offre le jeune auteur, empreinte de mysticisme.

Paludes (1895) raconte la vie, à travers son journal
intime, de l’homme de lettres que Gide a décidé de ne pas être. Le personnage
écrit lui-même un récit intitulé Paludes,
dont il partage des fragments dans des cercles littéraires – lesquels font
l’objet d’une satire, et particulièrement ceux du Parnasse et du symbolisme – où
l’on fait mine de s’y intéresser sans écouter ses explications sur le sens de
son œuvre. L’auteur n’a que vingt-six ans mais son style est déjà d’une grande
élégance. L’œuvre est remarquée par Mallarmé, et sa modernité est notée par
Nathalie Sarraute et Roland Barthes notamment. Elle vient clôturer la période
symboliste de Gide dont la prochaine œuvre ouvre une période nouvelle.

 

1897-1925 – Les grandes œuvres

 

Les Nourritures terrestres
(1897) est peut-être son œuvre la plus célèbre, même si elle ne connaît pas le
succès à sa publication ; Gide devra d’ailleurs en éclaircir le propos
dans une préface, en 1927, devant les mauvaises interprétations qui en sont
faites. À travers le maître imaginaire Ménalque et un jeune homme nommé
Nathanaël, l’auteur invite son lecteur à prendre du recul sur ce qu’il a appris,
ce à quoi il s’est conformé, certaines conduites intellectuelles et morales,
pour accéder à une connaissance plus personnelle de soi puis du monde, qu’il
s’agit de découvrir – dans une sorte d’émerveillement panthéiste – à travers
ses propres yeux, ses propres expériences, notamment sensuelles. La forme
poétique – la prose est entrecoupée de rondes et de ballades – se rapproche de
celle des textes sacrés ou profanes orientaux ; l’influence de Nietzsche
et de Gœthe se fait sentir, mais encore celle des textes bibliques de son
enfance. L’œuvre se clôt sur une célèbre injonction : « Nathanaël, à
présent, jette mon livre. Émancipe-t’en. Quitte-moi ». Les Nouvelles Nourritures parues
en 1935 offrent une déclinaison de l’œuvre de 1897 ; mais leur ton est
plus ironique et moins fervent que celui de leur aînée – ainsi les dialogues et
les scènes humoristiques prennent le pas sur les poèmes et les préceptes. Si la
curiosité et l’appétit que lui inspirent le monde et les hommes n’est pas tari,
l’approche de la vieillesse a teinté de nostalgie les aspirations de l’auteur, qui
se souvient de ses anciens élans plus vifs. Gide cherche toujours des formes
d’expression et de vie spontanées, quête qui se double d’un espoir de bonheur
universel – « Mon bonheur est d’augmenter celui des autres. J’ai besoin du
bonheur de tous pour être heureux » – qui voudra s’épanouir un temps dans
l’expérience communiste.

L’Immoraliste (1902) figure
parmi les romans les plus importants de l’auteur. Il raconte l’histoire de
Michel, un homme qui se libère des contraintes morales qu’on a dressées autour
de lui durant son éducation, et ce à l’occasion d’un voyage en Afrique du Nord avec
sa femme Marceline. Jusque là replié sur son érudition, il redécouvre son corps
et les plaisirs qu’offre la sensualité auprès de jeunes garçons indigènes
pleins d’une santé qui contraste avec son état maladif. Libéré d’une morale
pesante, l’homme semble tomber dans un excès inverse, car sachant sa femme
malade, lors d’un autre voyage, il poursuit leur trajet vers des climats qui
l’achèveront, se libérant par là d’un second poids, car il avait épousé
Marceline sans amour. L’œuvre fait bien sûr montre d’une grande part
autobiographique. L’auteur se livre ainsi à nouveau à une satire, à travers son
protagoniste particulièrement mesquin, celle de certains élans qu’il a lui-même
exprimés dans son précédent roman, et d’un penchant à la sensualité un peu trop
débridé.

La Porte étroite (1909) est un récit d’un style
classique, délicat, impartial et austère, inspiré de l’adolescence de Gide.
Jérôme, nouveau personnage à avoir grandi dans un climat puritain, entretient
une étrange relation avec sa cousine Alissa, dont la spiritualité, intensifiée
et de plus en plus détachée du réel après la fuite scandaleuse de sa mère,
l’éloigne et la rapproche à la fois de son cousin, car ils sont si intimement
liés dans son âme, qu’elle n’éprouve aucun besoin de s’unir à lui physiquement.
En même temps que son respect pour l’« évasion vers le sublime »
d’Alissa – dont la voix apparaît dans des lettres et des extraits de journal
intime –, Gide montre la cruauté d’une telle pente. La satire du sacrifice de
soi que l’œuvre renferme sera peu perçue.

Les Caves du Vatican (1914) est un roman dont
l’intrigue, très riche, tourne autour de Lafcadio, capable d’« actes
gratuits » dignes d’un héros aussi bien que d’un criminel, comme lorsqu’il
tue à bord d’un train Amédée Fleurissoire, lequel était naïvement venu à Rome
porter secours, tel un croisé, au pape prétendument victime d’une conjuration
et retenu prisonnier dans les caves du Vatican. Lafcadio est un jeune Roumain
de dix-neuf ans qui fut élevé avec si peu d’ordre qu’il incline très facilement
vers toute idée de rébellion, ce qui lui permet de bâtir sa dangereuse mystique
de l’« acte gratuit », qui s’oppose à la psychologie du roman
traditionnel et se met à la fois en travers du consensus moral de la société.
Mais le jeune homme va finalement éprouver du remords, et de la culpabilité car
un autre a été inculpé à sa place. L’histoire, assez rocambolesque, a été
qualifiée de « sotie » par Gide lui-même ; c’est donc surtout un
divertissement, qui acquiert du sens par ses aspects satiriques propres à
épingler les idéaux sommaires en vogue de la période, le positivisme libre-penseur
et le catholicisme bourgeois. Un ton ironique vient égayer une histoire par
ailleurs livrée à travers une sécheresse et une rigueur toutes classiques.

La Symphonie pastorale
(1919) est un des romans les plus lus de Gide. Il met en scène un pasteur – à
travers le journal intime qu’il tient – dont la sainteté qu’il vise est entamée
par le tournant que prennent ses sentiments à l’égard de Gertrude, une
orpheline aveugle qu’il a recueillie malgré les réticences de sa femme. Après
avoir recouvré la vue, celle-ci se rend compte qu’elle préfère le fils du
pasteur à son père adoptif, lequel fils s’est converti au catholicisme et se
fait finalement moine. Découvrant les mauvais penchants de l’âme humaine et la
laideur du monde que lui avait dissimulées le pasteur – qui lui avait réservé
un enseignement exclusivement protestant à travers des lectures de la Bible –, se
sentant au cœur d’une tragédie, Gertrude tentera de se suicider, puis mourra
peu après, ayant chassé le pasteur de son chevet. Le roman repose donc sur le
hiatus entre la morale religieuse, les sentiments et la réalité. Le décor en a
été inspiré à Gide par un séjour en Suisse qui avait fait suite à son voyage
avec Paul Laurens terminé en Italie.

Si le grain ne meurt (1924) réunit les souvenirs de
Gide de son enfance jusqu’en 1896. Il part des différences entre les deux
branches de sa famille qui ont influé sur lui dans deux directions, esquisse de
nombreux portraits de membres de celle-ci, évoque sa scolarité chaotique, ses
passions de jeunesse pour la botanique et l’entomologie, puis la musique, ses
sentiments religieux, son amour pour sa cousine. Il fait en outre le portrait
d’hommes de lettres : son ami Pierre Louÿs, Heredia, Mallarmé, Henri de
Régnier, etc. Dans une deuxième partie il aborde les questions sexuelles qui
venaient buter contre son éducation puritaine, la crise permise par le voyage
en Afrique, ses inquiétudes religieuses. Gide, impudique, à l’occasion, dans sa
peinture, montre une attention particulière à la vie intérieure, ses effets,
aux passions, principes et penchants, aux caractères et aux atmosphères.
L’auteur illustre une nouvelle fois la conception qu’il se fait de l’art,
lequel doit permettre, en clarifiant les idées, en précisant les sentiments, d’accéder
à une certaine forme de vérité. Le style de Gide, limpide, oscille élégamment
entre analyse et poésie.

Les Faux-Monnayeurs (1925) – première œuvre qu’il
nomme « roman » et qu’il n’a pas écrite en fonction de sa femme –
retranscrit les faits et gestes d’une bande de jeunes hommes à travers le
journal de l’écrivain Édouard, oncle de l’un d’eux et lié à tous, qui assure la
cohésion du récit, et qui prépare lui-même un récit intitulé Les Faux-Monnayeurs – le roman est d’ailleurs
célèbre pour la mise en abyme à laquelle il se livre, et sa véritable hardiesse
narrative pour l’époque. Gide parle d’un « indice de réfraction »,
qui permet à la foi la rupture de la linéarité de l’intrigue et une perception
plus distanciée du lecteur. L’auteur semble fonder ici le roman moderne, qui
quitte le chemin de la psychologie comme du naturalisme et ouvre la voie aux
essais à venir du nouveau roman. Le thème de l’homosexualité est traité autour
de deux hommes mûrs, au centre des déambulations des jeunes hommes : le
comte de Passavant, riche dandy cynique et manipulateur, et le narrateur, dont
l’influence est présentée comme positive, un prélude à l’épanouissement.
L’année suivante paraît le Journal des Faux-Monnayeurs où l’auteur
expose les ficelles de son métier, révèle ses rapports avec ses personnages, la
sympathie qu’il cherche à avoir pour eux, la façon dont il les laisse vivre.

 

1924-1936
– Engagement : dénonciation et défense

 

Corydon (1924), après des impressions demeurées
privées en 1911 et 1920, paraît dans sa version définitive en 1924. L’œuvre signe
l’engagement public d’un écrivain ayant acquis une grande réputation en faveur
d’une défense de l’homosexualité et de la pédérastie qui lui tient à cœur. La
visite que fait un personnage hétérosexuel, curieux des scandales que ces
sujets provoquent, au docteur Corydon – dont « les mœurs » sont bien
connues – devient le prétexte à quatre dialogues socratiques au cours desquels
Corydon défend sa vision de l’homosexualité, qu’il considère comme une forme de
normalité relevant d’instincts naturels, et non pas une pathologie. Gide se
livre à des considérations scientifiques, sociologiques, et opère des
distinctions entre homosexualité, sodomie et inversion, ou entre plaisir et
amour.

Voyage au Congo (1927) est
le récit de l’itinéraire de Gide en Afrique équatoriale, de l’embouchure du
Congo au lac Tchad, de juillet 1925 à février 1926, en compagnie de Marc
Allégret. L’auteur est alors officieusement chargé de mission par le ministère
des Colonies. Le voyage, qui devait être celui d’esthètes, devient le moment
d’une prise de conscience. L’auteur révèle en toute objectivité les conditions
de vie des Noirs, le travail contraint. Les hommes qu’il rencontre sont brimés,
humiliés par les administrations locales et le régime violent et cruel mis en
place par les grandes compagnies commerciales. La publication de l’œuvre
suscite un tel scandale qu’elle provoque la formation d’une commission
d’enquête et des réformes. Gide retrouve en outre son goût de l’histoire
naturelle et se livre à des observations sur la faune et la flore des régions
traversées.

Le Retour du Tchad (1928) évoque l’itinéraire
retour de Gide, de février à mai 1926. L’auteur traverse alors le Cameroun par
des moyens de transport plus rapides, du Nord jusqu’à Douala, à l’Ouest du pays
sur le littoral. L’auteur s’attarde sur les coutumes des peuples rencontrés et
se livre à nouveau à de vivantes descriptions. En appendice figure La détresse de notre Afrique équatoriale,
un article vigoureux qui fit grand bruit à sa publication dans la Revue de Paris.

Retour de l’U.R.S.S. (1936) est un court livre où
Gide – par devoir de conscience, lucide sur l’influence que sa conversion au
communisme a eu sur la jeunesse – partage sa désillusion après avoir été invité
en Russie par les autorités du pays avec Eugène Dabit et Louis Guilloux. Ses
talents d’observation ne manquent pas de lui révéler l’envers du décor de
la vie soviétique : l’absence d’esprit critique d’abord, qui lui rappelle par
trop les manques de l’esprit petit-bourgeois, mais encore les inégalités de
salaires, la misère, les commerces vides, le retard technique qui accable
l’ouvrier russe. Le dessein est donc du même ordre celui de Voyage au Congo. Mais la foi de l’auteur
en les bienfaits possibles du communisme n’est pas morte, c’est la Russie de
Staline qu’il critique, non les espoirs nourris par la révolution de Lénine et de
Trotski. Cette publication lui met à dos, bien entendu, de nombreux écrivains
de gauche, comme Romain Rolland. Gide se justifie et réagit aux procès de
Moscou en livrant de nouveaux témoignages dans Retouches à mon Retour de l’U.R.S.S.
(1937). De l’observation Gide en vient au réquisitoire contre le stalinisme. Ces
textes révèlent l’idée que se fait Gide de la responsabilité de l’écrivain à
l’égard de son engagement.

 

Essais : Prétextes et Dostoïevski

 

Prétextes (1903) est une série d’essais
où l’auteur expose notamment ce qu’il entend pas « disciple » en art
comme dans la vie, au rebours d’une conception coutumière selon laquelle le mot
sous-tend imitation et filiation. Pour Gide l’artiste doit agir par lui-même et
viser une profonde simplicité, au point d’en paraître d’abord banale. On rend selon
lui hommage à une tradition et on la restaure en se rebellant, en se faisant
hérétique. Dans la veine de l’esthétique symboliste Gide défend un art qui
trouve sa fin en lui-même. L’essayiste exalte en outre Dostoïevski, Nietzsche,
Gœthe, Stevenson ; livre ses considérations sur Henri de Régnier, Francis
Jammes, Mallarmé, Oscar Wilde ; s’oppose à Barrès ou à Maurras. Dans Nouveaux
prétextes
(1911), Gide livre ses pensées sur l’évolution du théâtre et
le rôle d’un public en voie de raffinement. Il continue de s’opposer aux
conceptions de Maurras, Barrès et de leur école, à leur moralisme et leur
nationalisme. Avant d’aborder un sujet, l’artiste doit selon lui en faire
l’expérience concrète, et cette condition l’autorise à ne faire preuve d’aucune
retenue dans son œuvre pour mieux partager son vécu. Gide insiste sur le
caractère universel de la littérature, qui s’intéresse à des liens humains qui
vont bien plus loin que l’observation de traditions ou l’attachement à une
appartenance ethnique. Il invite l’artiste à un sondage perpétuel du monde – contre
l’imitation –, à ne pas suivre une tendance, à ne pas chercher à prouver par
son œuvre. Il étudie cette fois des écrits de Jules Romains, Francis de
Miomandre, Léon Blum ou Jean Giraudoux.

Dostoïevski (1923) réunit des travaux
critiques parus dans la Revue
hebdomadaire
et des conférences données au Théâtre du Vieux-Colombier.
L’œuvre du romancier russe fait alors en France l’objet d’interprétations
erronées, en partie dues, selon Gide, à son introduction sur le territoire par
Melchior de Vogué. Le critique se livre certes à une exégèse des œuvres du
maître russe, relève ses thèmes principaux, les préoccupations qu’elles
révèlent, mais tente aussi de comprendre l’homme, et dans toute sa complexité,
soucieux de ne pas le réduire à des formules, ce qui l’amène à voir
l’originalité du nationalisme de Dostoïevski, derrière lequel il voit un
internationalisme sous-tendu, mais encore la singularité de ses conceptions
religieuses. Le romancier russe est comparé à d’autres génies isolés comme
Nietzsche – dont la pensée a beaucoup inspiré Dostoïevski –, Blake et Browning.

 

Théâtre

 

Le Roi Candaule (1901) est une courte pièce de
facture néoclassique où Gide reprend la légende antique de l’anneau de Gygès et
y adjoint celle du personnage éponyme, roi de Lydie. Les dangers d’un excès de
raffinement y sont illustrés, à travers la pente exagérée à la générosité du
roi, qui fait partager le lit de sa femme Nyssia à son nouvel ami, le pêcheur
Gygès, qui utilise pour ce faire l’anneau assurant l’invisibilité trouvé par un
convive du roi dans un poisson. La reine, apprenant le vœu de son mari et dont
son nouvel amant s’est épris, fait tuer par Gygès celui chez lequel une vertu
sans plus de mesure s’est transformé en un vice. Gide parvient à faire monter
la pièce qui est éreintée par la critique.

Saül (1903) est une nouvelle pièce illustrant des
excès, ici ceux d’un homme trop à l’écoute de ses instincts et de sa soif de
jouissance, dont la personnalité s’est dissoute jusqu’à la misère morale. Le
style y est moins lyrique que dans ses œuvres passées.

 

Autres œuvres

 

Le Prométhée mal enchaîné (1899)
se situe entre la fable et le conte philosophique et anticipe le surréalisme.
Le héros antique est transporté à l’époque contemporaine où il s’entretient
dans un café avec Coclès et Damoclès, puis avec Zeus, un riche banquier qui
multiplie les « actes gratuits ». Si l’aigle qui apparaît provoque
des réactions réalistes, de stupeur et de terreur chez les personnes en
présence quand Prométhée le laisse complaisamment dévorer son foie, il n’en
perd pas une forte valeur symbolique, explicitement livrée : l’aigle est
la conscience de Prométhée qu’il prend soin d’engraisser de ses remords, ce qui
implique le sacrifice de sa vie en sa faveur. Mais le héros finira par tuer
l’oiseau, et même par le manger – acte qui redit bien l’injonction gidienne à
s’affranchir des règles, et ici à se débarrasser de la délectation quelque peu
morbide inhérente à une vie trop contrainte par la morale.

Amyntas (1906) réunit
plusieurs textes en prose : Feuilles
de route
(1896) – notes de voyage prises à Florence, Naples, Syracuse,
Tunis et dans le Sahara –, Mopsus
(1899) – court poème en prose qui évoque avec de vives couleurs l’oasis
d’El-Kantara en s’inspirant d’une églogue de Virgile, et qui met en valeur la
sérénité et du calme qu’offre le lieu –, De
Briska à Touggourt
(1900) – notes de voyage prises en Algérie cette
année-là – et Le Renoncement au voyage
(1903-1904), qui réunit des notes sur son second voyage en Afrique, d’abord
prises en vue d’un ouvrage sur le Nord du continent mais finalement jugées trop
fragmentaires. Ce recueil, qui appartient au cycle des Nourritures terrestres, outre le coutumier appel mystique gidien au
voyage, offre des éléments de réflexion pour comprendre le rôle que tinrent les
séjours en Afrique du Nord dans la personnalité et les orientations littéraires
et éthiques de l’auteur.

Son Journal 1889-1939 (1939) témoigne d’une assiduité
variable, entre les sept années, à partir de 1894, qui le voient désireux de
moins se préoccuper de son « moi », et les périodes où,
particulièrement préoccupé par ses œuvres, il ne livre plus guère à son journal
intime que des réflexions morales et quelques maximes. Le reste du temps, Gide
creuse en lui-même, applique sa clairvoyance, sa « probité d’esprit »
comme il l’appelle, à se confesser intimement, à établir des bilans, à mener un
dialogue moral avec lui-même ou à analyser la vie des autres, les œuvres de ses
pairs. Une partie du Journal, Numquid et tu ? ou Cahier vert, est parue à part en
1926 ; elle concerne la crise spirituelle qui faillit mener Gide à se
convertir au catholicisme et témoigne des tourments d’une âme inquiète, parfois
encline aux élans mystiques, mais qui parvient néanmoins toujours à séparer la
parole de l’Évangile des dogmes de l’Église. Dans une autre partie publiée à
part en 1934, Pages de Journal 1932-1934, Gide évoque son adhésion au
communisme, mue par une empathie sincère à l’égard des misères du monde – pages
qui exigeront la rétractation du Retour
de l’U.R.S.S.
L’indifférence que l’auteur montre face à la Seconde Guerre
mondiale dans les parties suivantes du Journal
lui sera beaucoup reprochée ; Gide profite notamment de l’invasion
allemande de 1940 pour perfectionner son allemand et relire Gœthe. Son
honnêteté, qui fait toujours fi des propagandes – pendant la guerre de 14-18
déjà il s’attachait à décrypter leurs mensonges et à démystifier « l’Union
sacrée » –, le pousse à reconnaître les vertus de l’ennemi. Après sa mort
paraît Et nunc manet in te, des
feuillets d’abord isolés de son journal qui y sont finalement mêlés, lesquels traitent
de son mariage platonique, du bonheur et de l’amour désincarnés qu’il avait de lui-même
décidés, naïvement, pour son épouse.

La Correspondance de Gide et de Francis Jammes paraît en 1947 ; elle concerne
les périodes 1893-1916 et 1929-1938. Gide admirait la poésie de Jammes mais ne
le jugeait pas un interlocuteur suffisamment pertinent pour, par exemple, la
controverse religieuse. Sa correspondance avec André Suarès paraîtra aussi,
même si elle s’essouffla vite. Celle qu’il entretient avec Valéry, parue en
1955, court en revanche de 1890 à 1942 et témoigne de leur changement de style
après leurs jeunes années – moment où elle est la plus fournie – ainsi que de
leur formation intellectuelle.
La fameuse correspondance avec Paul
Claudel, lequel tente de convertir Gide au catholicisme – et l’assiège presque
pour parvenir à ses fins –, paraît en 1949 et concerne la période 1899-1926. Si
Claudel craint de fâcher son ami par son insistance, Gide est cependant flatté
de l’affection qui la motive, même s’il révèle dans son Journal qu’il eût préféré ne jamais rencontrer Claudel tant son
amitié entrave sa pensée – mais son admiration pour lui reste sans bornes.
Derrière ces lettres parues sont dissimulées, disparues à jamais, celles que
Gide envoya à son épouse, qu’elle brûla et dont il dira : « C’est en
elles que j’espérais survivre » et « 
Mon œuvre ne sera plus que
comme une symphonie où manque l’accord le plus tendre, qu’un édifice
découronné. »

 

André
Gide, grand lecteur d’auteurs étrangers, s’est aussi fait traducteur. Il s’est
notamment confronté à Shakespeare (Hamlet,
1944), Whitman, Conrad, Blake, Pouchkine et Rabindranath Tagore (L’Offrande
lyrique
, 1913).

 

Postérité

 

Pourfendeur de l’imitation et auteur
protéiforme, Gide ne pouvait pas vraiment faire école. Il a néanmoins inspiré
nombre de ses pairs, dont les écrivains de la sphère du nouveau roman, mais
aussi Roland Barthes, Maurice Blanchot, Jacques Lacan ou Jean-Paul Sartre.

 

André Gide meurt en 1951 d’une congestion
pulmonaire ; il repose à Cuverville (Seine-Maritime).

 

   « Ce n’est pas seulement le monde qu’il s’agit
de changer ; mais l’homme. D’où surgira-t-il, cet homme neuf ? Non du
dehors. Camarade, sache le découvrir en toi-même, et, comme du minerai l’on
extrait un pur métal sans scories, exige-le de toi, cet homme attendu.
Obtiens-le de toi. Ose devenir ce que tu es. Ne te tiens pas quitte à bon
compte. Il y a d’admirables possibilités dans chaque être. Persuade-toi de ta
force et de ta jeunesse. Sache te redire sans cesse : “Il ne tient qu’à
moi.” »

André Gide, Les Nouvelles Nourritures, 1935

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