Le Défi d’Olga

par

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Henri Troyat

Henri Troyat – pseudonyme de
Lev Aslanovitch Tarassov – est un écrivain français très populaire né à Moscou
en 1911 et mort à Paris en 2007.

Sa famille, aux origines
arméniennes, doit quitter la Russie en 1917 devant la révolution bolchevique,
mais il ne parvient en France qu’à dix-neuf ans, où, après des études de droit,
il devient rédacteur à la préfecture de la Seine en même temps qu’il commence à
écrire.

Il connaît rapidement le
succès ; après Faux jour publié
en 1935, tournant autour de la relation père/fils, où Jean doit perdre ses
illusions quand son père revient des États-Unis, il obtient déjà le prix
Goncourt en 1938 pour L’Araigne, alors
qu’il est à peine âgé de vingt-sept ans. Le cadre est celui d’un appartement
bourgeois de la place des Vosges où Gérard Fonsèque vit entouré de femmes entre
ses trois sœurs et sa mère. Sa vie y oscille entre un délire hypocondriaque et
des rêves de gloire autour d’un essai philosophique sur la qualité duquel il se
fait des illusions. Sa frustration lorsqu’il s’aperçoit que ses sœurs lui
préfèrent des hommes qu’il juge minables et vicieux se manifeste sous la forme
d’une tyrannie qu’il exerce sur ses quatre parentes, s’ingéniant à tuer dans
l’œuf le bonheur de ses sœurs, par exemple en tentant de s’opposer à leurs
mariages. Il sera finalement la victime principale de ce huit clos pesant et se
trouve ironiquement pris aux pièges qu’il a tendus – l’araigne est un filet qui
sert à capturer de petits oiseaux. Henri Troyat s’y distingue par l’équilibre
qu’il crée entre une attention à des détails d’apparence anodine sur le fond
d’une vie quotidienne monotone et l’exposition de sentiments violents.

La littérature d’Henri Troyat
se singularise par la suite par son éclosion dans de grands cycles romanesques
situés en France ou en Russie et qui connaissent un très grand succès.

Citons pour exemple Tant que la terre durera, œuvre publiée
à partir de 1947, dont le point de départ est la steppe caucasienne dont Michel
Danoff, un garçon de douze ans, et Volodia Bourine, un cousin, partent pour se
rendre à Moscou. Le destin des deux jeunes hommes est mis en parallèle alors
que leurs caractères sont tout à fait opposés : le premier a quelque chose
de solennel, il a pour habitude de prendre son temps ; tandis que le
second se distingue par son inconsistance. L’un ne soupire qu’après une vie
sous les étoiles à chevaucher tandis que l’autre cherche à séduire absolument.
Les deux hommes, pourtant, finiront par avoir un but commun en la conquête de
Tania. Derrière ces destins individuels, se font sentir les prodromes d’une
révolution sous l’image magnificente mêlée de violence de la Russie de
l’époque, où des familles sont confrontées (comme celle de Troyat) au dilemme
de l’exil, et où l’on finit par assister aux combats brutaux entre Russes
rouges, en faveur des bolcheviks, et Russes blancs fidèles au tsar.

Publiée à partir de 1953, la
fresque des Semailles et des moissons
suit l’ascension d’une famille à travers les destins de trois femmes
singulières aux points communs énigmatiques, Maria, Amélie et Élisabeth, qui
exemplifient chacune une certaine opiniâtreté féminine qui selon Henri Troyat
permet l’accès au bonheur. Les valeurs de travail, de courage, de renoncement
sont mises en valeur pour s’assurer une réussite sociale.

La Lumière des justes, saga historique dont la
publication commence en 1959, est l’occasion d’une plongée dans le XIXème
siècle du pays natal de l’auteur. Mais c’est dans son pays d’adoption que tout
commence : en 1814, à Paris, les troupes d’Alexandre Ier
occupent la capitale. Nicolas Ozareff est un officier russe frappé, comme
certains de ses collègues, par les idéaux libéraux et démocratiques qu’il
découvre en France. Uni à la Française Sophie de Champlitte, il retourne dans
son pays et se joint aux conspirateurs à l’origine du coup d’État du 14
décembre 1825, qui vise à imposer ce nouvel idéal démocratique révélé, et durant
lequel Nicolas trouve la mort. Le choix de Sophie de rentrer en France au moment
de la guerre avec la Russie illustre l’attachement à ses racines, mais dans un
sens inverse de celui qu’on trouve coutumièrement dans l’œuvre de Troyat.

Pour écrire toutes ces
œuvres, l’auteur se documente abondamment, de par la nécessité de recréer un
fond historique réaliste et cohérent pour constituer un écrin dramatique
convaincant aux destins individuels qui permettent l’identification du lecteur.

Henri Troyat est élu à l’Académie
française en 1959 où il prend la place de Claude Farrère, et se met à écrire
des biographies centrées autour des personnalités les plus fortes de l’histoire
russe : Catherine la Grande (1977),
Pierre le Grand (1979), Alexandre Ier (1981). La
première est par exemple l’occasion d’approfondir le portrait d’une grande
figure du despotisme éclairé, féministe avant l’heure, éprise de culture
française, libérale par ses amitiés avec les grands philosophes français des
Lumières : Diderot, Voltaire, D’Alembert. La biographie est l’occasion
d’unifier bien des aspects parfois contradictoires d’une souveraine complexe,
entre son goût pour le travail, sa passion des enfants, des animaux, des
arbres.

Cette production littéraire
est aussi l’occasion pour Henri Troyat d’écrire à propos d’Ivan IV de Russie,
dit Ivan le Terrible, de la légende de Boris Godounov qui n’aura gouverné que
sept ans, de Pierre le Grand, qui aura profondément réformé la Russie à
l’occasion d’un long règne à cheval sur le XVIIème et le XVIIIème siècles,
avant celui de Catherine Ire – tous ces personnages connaissant des
aventures aussi démesurées que le territoire qu’ils administrent.

Troyat ne s’est pas arrêté
aux grandes figures politiques mais a aussi écrit à propos d’hommes de lettres
russes qu’il admire : Dostoïevski
en 1940, Pouchkine en 1946, Tolstoï
près de vingt ans plus tard, puis Gogol
(1971), Tchékhov (1984), Tourgueniev (1985), Gorki (1986), aux côtés des écrivains français qu’il n’oublie pas,
tels Flaubert, Maupassant, Verlaine.

Cette matière-là fait
rencontrer à Troyat un accident de parcours retentissant lorsqu’il est
convaincu de plagiat et lourdement condamné en 2003 pour sa biographie de
Juliette Drouet, maîtresse de Victor Hugo. L’Académie française, malgré ses
statuts, décide de ne pas punir un écrivain alors âgé.

Le propos et le style d’Henri
Troyat l’affilient à la tradition des romans russes et français du XIXème, si
bien qu’un public peu regardant l’aura confondu avec un Balzac du XXème siècle,
alors que le romancier du XIXème parlait lui de son temps, et non d’une époque
révolue. L’écrivain fait partie de ceux qui ne visent pas l’admiration de ses
pairs mais qui écrivent plus directement au peuple dans son ensemble, embarquant
le lecteur dans de grandes fresques qui émeuvent, où les protagonistes se
trouvent chahutés au gré de l’histoire. L’auteur manifeste par ailleurs une
grande nostalgie pour un passé disparu. Il brille quand il s’agit de rendre le
climat d’une époque, mais sait aussi évoquer ce qu’un enfant d’émigrés peut
ressentir dans Aliocha, en 1991,
récit qui se distingue de sa production, où Troyat met en scène Alexis
Krapivine, qui se lie d’amitié avec Thierry Gozelin. Les deux garçons,
passionnés de littérature, vont mutuellement se soutenir dans leur
différence ; alors que le second a une santé précaire, le premier est
« malade de ses origines », veut absolument s’intégrer à la France
alors que ses parents, se sentant déclassés, apprenant la mort de Lénine,
espère encore retourner au pays où ils retrouveraient leur situation. Thierry
finira par comprendre, grâce à son ami et à ses lectures, qu’il n’est pas
handicapé par son extraction, mais au contraire riche de deux mondes.

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