Le Défi d’Olga

par

Devient-on jamais citoyen de son pays d'adoption?

Olga Kourganova est née en Russie et a dû suivre ses parents qui ont fui leur pays pour des raisons politiques. Ce destin fut celui d'Henri Troyat, né à Moscou et émigré en France en 1917. La question de l'appartenance à son pays d'origine ou à son pays d'adoption se pose forcément un jour à l'être déraciné. En ce qui concerne Henri Troyat, les faits parlent d'eux-mêmes : écrivain reconnu, notable du monde des lettres, membre de l'Académie française, il a choisi sa patrie, ce qui ne veut pas dire qu'il renie son pays natal, qui imprègne toute son œuvre.

Le cas du personnage d'Olga est différent. En effet, ses parents n'ont rien fait pour qu'elle découvre et adopte une nouvelle patrie : ils l'ont enfermée dans une pension pour jeunes filles coupée du monde : « La pension de Quairoy […] était un îlot anachronique et charmant implanté dans la chair française. » ; « Les fillettes y étaient élevées dans le culte de la Russie d'autrefois. […] On y apprenait le français aussi, bien sûr, mais comme une langue accessoire. »

La société qu'y fréquente Olga nie la réalité politique de la nouvelle Russie : « Tout le monde, à cet époque, feignait de croire à une restauration monarchique prochaine et à un juste retour dans la patrie. » L'adolescence est une période essentielle de la formation de l'individu et Quairoy marque donc profondément Olga. Elle ne quitte la pension que pour se marier, « toute jeunette et ahurie », avec un Français.

Française pour l'administration, son mari la trouve « russe de la tête aux pieds. » Quand son mari décède, elle n'a pas besoin de travailler et s'enferme dans un monde irréel et nostalgique. Il est remarquable de voir cette femme intelligente élever entre le pays qui l'a accueillie et elle une barrière aussi solide. Elle donne à son fils un prénom russe – Boris – et lui enseigne le culte du pays perdu. En conséquence, le garçon ne sait pas trop qui il est, il gère vaguement un restaurant russe et essaye de vendre des livres russes vieillots dans une librairie que personne ne fréquente.

 

            Aussi le lecteur pourrait-il croire que l'effondrement de l'Empire soviétique est accueilli par Olga avec joie et espoir. Il n'en est rien. La vieille dame campe dans son passé et ne s'ouvre pas au présent. Rien de ce qui vient de là-bas ne trouve grâce à ses yeux, pas même une invitation à l'ambassade : « dans les caves de ce même hôtel particulier, les Soviétiques ont autrefois jeté et sans doute tué quelques-unes des plus nobles figures de l'émigration blanche » dit-elle.

Elle se hérisse à l'idée de se rendre dans « ce pays de mendiants, de fripons et de fous. Il fallait être né là-bas pour accepter d'y vivre. » En fait, Olga est devenue apatride ; elle n'appartient à aucun des deux pays. La Russie qu'elle aime est un rêve : non seulement elle appartient au passé mais elle est construite sur des souvenirs, ceux de ses parents. De plus, la vieille dame est nostalgique de sa jeunesse, et sa jeunesse, c'est Quairoy et le pensionnat. Elle ne fréquente que des émigrés, des Russes blancs, partisans du tsarisme, et qui rêvent de voir rétablir sur le trône le Grand-Duc Vladimir, et certainement pas cette engeance bolchevique issue de ce repaire d'assassins qu'est devenue la Sainte Russie, du moins selon elle. Ses compatriotes, ce sont ces Russes blancs et leurs enfants qui ont laissé leur cœur en Russie et n'ont jamais vraiment accepté leur destin : « Ni tout à fait français, ni tout à fait russes, ils avaient choisi de vivre en France tout en chevauchant des rêves de Russie. »

Éternelle insatisfaite, Olga ne se décide à découvrir sa patrie d'origine qu'à la fin du roman, mais il est trop tard. Quand elle meurt, ses dernières paroles sont pour qu'on la ramène à son seul pays, celui de son cœur : « Il faut que… je retourne… à Quairoy », le pensionnat où elle a passé ses plus belles années. La patrie d'Olga n'existe pas sur une carte de géographie : elle n'existe que dans le temps. 

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