Le Défi d’Olga

par

Olga Kourganova

Octogénaire, elle est veuve depuis 1937, habite un petit appartement au cœur de Paris. Née en Russie, elle et ses parents – des Russes blancs, c'est-à-dire partisans du tsar – ont émigré en France au moment de la Révolution russe. Enfermée dans son petit logis, elle vit entourée de bibelots russes et de gravures représentant une Russie disparue des décennies plus tôt. Elle a été profondément marquée par ses années de pensionnat à Quairoy : « un pensionnat russe, récemment fondé par un groupe de personnalités aristocratiques » où « les fillettes étaient élevées dans le culte de la Russie d'autrefois ». Pour l'heure, elle règne en tsarine incontestée sur son fils qui lui est totalement soumis et sur le restaurant Le Gogol tenu par ses deux « ex-brus ».

Elle a, aux premiers temps de sa maternité, rédigé quelques essais sur sa vie de jeune pensionnaire, oubliés au fond d'un tiroir. Son fils la convainc de les faire traduire, puis publier. Du jour au lendemain, la tranquille octogénaire devient une vedette et un écrivain à succès. Elle va se trouver déchirée entre l'appel de son pays d'origine qui lui ouvre ses portes et son aversion profonde à l'idée de quitter son monde intérieur imaginaire, une Russie idéale d'avant l'ère soviétique. Olga ne vit que dans le passé, le monde artificiel de son adolescence en pension. Le présent français ne l'intéresse pas, la Russie de 1990 non plus, « Quairoy lui tenant lieu de patrie. » « La France, Olga ne l'avait découverte vraiment qu'à sa sortie définitive du pensionnat », et elle s'est repliée dès la mort de son mari sur son monde intérieur et idéal.

Elle est « remuée jusqu'au ventre » par la lecture de textes en caractères cyrilliques, mais ne peut faire abstraction du fait qu'elle a grandi en France et que ce pays l'a marquée profondément : « Dans sa tête, Balzac et Tolstoï marchaient bras dessus, bras dessous, Tchekhov et Flaubert avaient des discussions passionnées à propos d'un adjectif, Pouchkine et Victor Hugo se récitaient mutuellement leurs derniers poèmes… » En fait, « Sa vraie patrie, ce n'était pas l'immense et mystérieuse Russie d'au-delà des frontières, mais la petite communauté des immigrés de France. » Elle considère la Russie de 1990 comme un « pays de mendiants, de fripons et de fous. Il fallait être né là-bas pour accepter d'y vivre. »

Pourtant, « la babouchka des Russes blancs » comme la surnomme la presse française, se voit amenée à faire le bilan de sa vie, et le constat est triste : « il lui apparut que sa longe vie d'apatride – ni tout à fait russe, ni tout à fait française – n'avait été qu'un défi au bon sens. » Doucement contrainte par ses proches à s'ouvrir enfin au monde de son temps, elle se décide, lentement, à quitter son monde imaginaire pour aller découvrir la réalité russe, sans pour autant renier ce que la France a fait d'elle. Lors d'un repas pris avec son fils et ses deux ex-brus, « Un moment, elle eut l'illusion qu'ils avaient tous les quatre le même âge et qu'ils appartenaient, tous les quatre, au même pays, qui n'était ni la Russie, ni la France, mais une contrée plus vaste, plus fraternelle et plus mystérieuse, dont le nom ne figurait dans aucun manuel de géographie. »

Malheureusement, elle n'a pas le temps de découvrir son pays de cœur : peu de temps avant un voyage prévu avec son fils, elle est victime d'un accident vasculaire cérébral et meurt. Ses dernières paroles informent le lecteur sur la vérité de cette âme qui va mourir : « Il faut que… je retourne… à Quairoy. ». C'est là qu'est sa vraie place.

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