Le Horla

par

La dimension fantastique de l’œuvre, plurielle et innovante

Maupassant n’est pas seulement un maître du réalisme. Il fut également un écrivain dont les œuvres contiennent une grande part de fantastique. Le fantastique, c’est ce genre qui voit interférer deux sphères : celle de l’irrationnel et celle du réalisme du quotidien. C’est de cette rencontre que naquirent nombre de nouvelles ou contes de Maupassant, parmi lesquelles on peut citer La Peur, Lui ?, La Main, ou Qui sait ?Le Horla offre au lecteur une facette brillante du talent de Maupassant qui savait faire naître une angoisse insidieuse chez son lecteur, talent qui le hisse parmi les grands auteurs fantastiques de langue française.

Dans Le Horla, le fantastique naît de l’apparition d’une présence inexpliquée et invisible dans le quotidien d’un paisible protagoniste. Le malaise diffus qu’il ressent et qu’il prend d’abord pour quelque fièvre nerveuse se mue vite en cauchemar : les nuits du narrateur deviennent si horribles que l’idée même de sommeil devient insupportable : « j’attends le sommeil comme on attendrait le bourreau », écrit-il. Et pour cause : c’est un enfer qui l’attend, une présence est là, tapie dans l’ombre, qui profite de l’impuissance liée au sommeil pour se glisser vers lui et se repaître de son âme : « je sens que quelqu’un s’approche de moi, me regarde, me palpe, monte sur mon lit », puis l’être maléfique passe à l’action : il « s’agenouille sur ma poitrine, me prend le cou entre ses mains et serre… serre… de toute sa force pour m’étrangler ». C’est là un rêve d’angoisse typique, un cauchemar où le dormeur perd le souffle et se sent étouffer, mais est-ce seulement cela, se demande le lecteur. Ne serait-ce pas effectivement un être invisible qui serait là pour vider le dormeur de sa substance ? C’est ce que semble confirmer la suite du récit, puisque quelque temps plus tard, le cauchemar évolue : « Cette nuit, j’ai senti quelqu’un accroupi sur moi et qui, sa bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes lèvres comme aurait fait une sangsue ». L’analogie avec le vampire est flagrante : la sangsue suce le sang, la différence étant que cette fois c’est par la bouche et non par une veine du cou de sa victime que la créature se nourrit. Le lecteur de 1887 connaît peut-être cette créature de la nuit : Le Vampire de Polidori a été publié en 1819. Le Dracula de Bram Stoker ne paraîtra qu’en 1897 ; Maupassant est donc un des premiers à évoquer, ne fût-ce qu’indirectement, le personnage du vampire qui deviendra bientôt emblématique du genre fantastique et de l’horreur.

Autre personnage fantastique que Maupassant utilise : le fantôme invisible. Le narrateur marche dans une allée forestière et sent qu’il n’est pas seul : « il me sembla que j’étais suivi, qu’on marchait sur mes talons, tout près, à me toucher ». Il se retourne, et ne voit derrière lui qu’une allée « redoutablement vide », potentiellement pleine de danger. Plus tard, c’est une rose à la tige brisée qu’une main invisible semble manipuler : « je vis, je vis distinctement, tout près de moi, la tige d’une de ces roses se plier, comme si une main invisible l’eût tordue, puis se casser comme si cette main l’eût cueillie ! » Puis la fleur s’élève dans l’air vide et semble se porter vers une bouche invisible. Plus tard encore, ce sont les pages d’un livre qui semblent feuilletées par une main fantomatique et tournent seule. Et que dire de ces bris de vaisselle qui, la nuit, perturbent l’office et les domestiques ? Ne serait-ce pas quelque fantôme qui en serait la cause ?

Enfin, vampire et fantôme se mêlent en une dernière manifestation, quand le reflet du narrateur disparaît du miroir, ce qu’il explique par la présence de son tourmenteur entre le miroir et lui : « on y voyait comme en plein jour, et je ne me voyais pas dans la glace ! » Puis, raconte le narrateur, « je commençai à m’apercevoir dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme à travers une nappe d’eau. » La brume glisse de côté : « c’était comme la fin d’une éclipse ». Le narrateur voit le fantôme, forme brumeuse qui s’interpose entre lui et le miroir, mais le caractère vampirique est également présent, puisque la créature, écrit le narrateur, « avait dévoré mon reflet ». En outre, l’absence de reflet est une caractéristique propre au vampire. Or, si le reflet du narrateur n’existe pas, c’est que le vampire, c’est lui. Il serait l’artisan de sa propre destruction, puisqu’il serait à l’origine de ses propres tourments. Le vampire nous ramène alors au thème de la folie : les horreurs dont le narrateur est victime sont issues de lui-même.

Maupassant donne à sa nouvelle un côté angoissant, et le lecteur partage les interrogations du narrateur : quelle est la cause de tout cela ? Et comme le narrateur, avant d’échafauder l’hypothèse de l’existence d’un être supérieur nouveau, il attribue ces phénomènes à des forces invisibles qui accompagnent l’humanité depuis la nuit des temps. C’est le moine rencontré par le narrateur au Mont-Saint-Michel qui laisse la question ouverte : « Est-ce que nous voyons la cent millième partie de ce qui existe ? »

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