Le Horla

par

« Le Horla » comme miroir de la folie et de l’écrivain

Le narrateur est-il en proie à un êtresupérieur et malfaisant ou est-il fou ? La thèse de l’être malfaisant estcelle qu’il choisit finalement, allant jusqu’à brûler sa maison afin dedétruire celui qui le tourmente. Mais force est de constater que la descriptiondes phénomènes auxquels le narrateur est soumis ressemble en tous points àcelle des symptômes d’un dérèglement mental.

Qu’est-ce que la folie, si on la définit parrapport à une norme, en l’occurrence celle du narrateur ? Ce dernier, quise définit comme « un homme raisonnable et sérieux » a rencontré lafolie : « J’ai vu des fous […]. Ils parlaient de tout avec clarté,avec souplesse, avec profondeur et soudain leur pensée, touchant l’écueil deleur folie, s’y déchirait en pièces, s’éparpillait et sombrait dans cet océaneffrayant et furieux, plein de vagues bondissantes, de brouillards, debourrasques, qu’on nomme la démence ». On voit dans cettedescription combien est ténue la frontière entre l’état normal et la démence,combien cette dernière surgit sans prévenir au milieu du quotidien, tapie commeun écueil sournois dans une mer étale qui se déchaînerait soudain. Atteindrecet état de délabrement terrorise le narrateur.

Son dérèglement commence doucement, par uneimpression désagréable de fièvre et d’énervement : « J’ai la fièvre,une fièvre atroce, ou plutôt un énervement fiévreux, qui rend mon âme aussisouffrante que mon corps ». Il a « cette sensation affreuse d’undanger menaçant, cette appréhension d’un danger qui vient ou de la mort quiapproche », qu’il voit comme « l’atteinte d’un mal encoreinconnu ». Son anxiété augmente quand vient la nuit, il a du mal a seconcentrer. Son sommeil est hanté d’affreux cauchemars. Puis vient un nouveausentiment, celui d’être accompagné par une présence invisible lors d’unepromenade dans la forêt de Roumare : « Il me sembla que j’étaissuivi, qu’on marchait sur mes talons, tout près, à me toucher. » Il seretourne : « Je ne vis derrière moi que la droite et large alléevide ». Le lecteur a au moins une fois rencontré cette sensation ;isolée, elle ne prête pas à conséquence, mais replacée dans le contexte dumalaise grandissant que ressent le narrateur, elle s’apparente à unehallucination autoscopique, le malade ayant l’impression d’être suivi par sondouble.

Les phénomènes vont croissant, connaissantparfois un répit quand le narrateur s’éloigne de sa maison, mais au fil dutemps ce repos lui est refusé : le malaise persiste hors les murs de sapropriété, le poursuivant jusqu’à Rouen. Les hallucinations deviennenteffrayantes : un être invisible cueille une rose sous les yeux denarrateur : « je vis, je vis distinctement, tout près de moi, la tiged’une de ces roses se plier comme si une main invisible l’eût tordue, puis secasser, comme si cette main l’eût cueillie ! Puis la fleur s’éleva,suivant une courbe qu’aurait décrite un bras en la portant vers une bouche, etelle resta suspendue dans l’air transparent, toute seule, immobile, effrayantetache rouge à trois pas de mes yeux » ; les pages d’un livre setournent sous une main invisible : « je vis de mes yeux une autrepage se soulever et se rabattre sur la précédente, comme si un doigt l’eûtfeuilletée. Mon fauteuil était vide, semblait vide ; mais je compris qu’ilétait là lui, assis à ma place, et qu’il lisait » ; enfin, le refletmême du narrateur disparaît du miroir : « je ne me vis pas dans maglace !… Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière ! Monimage n’était pas dedans… et j’étais en face, moi ! » Qu’on sefigure l’angoisse que génèrent ces phénomènes ! Pour le narrateur, il nes’agit pas d’impressions mais de réalités : « je vis » ou« je ne vis pas », il a, comme le dit l’expression, vu, de sesyeux vu. Puis vient l’ultime dérèglement : le narrateur veut détruirece qui le tourmente en incendiant sa maison, oubliant que ses domestiques y logentet les condamnant à être brûlés vifs. Cet holocauste ne suffit pas, car lescendres sont encore chaudes quand l’angoisse serre à nouveau le cœur dunarrateur : « S’il n’était pas mort ?… seul peut-être le tempsa prise sur l’Être Invisible et Redoutable ». Donc, quoiqu’il entreprennepour se défendre, le narrateur ne fera pas disparaître son angoisse.

Le lecteur averti sait que ces descriptions nesortent pas de l’imagination de Maupassant : c’est un bouleversanttémoignage que livre l’écrivain. En effet, les ravages de la syphilis avaientlargement entamé leur travail de destruction quand Maupassant écrivit les deuxversions du Horla. La syphilis, cette grande vérole dontMaupassant était atteint, était une maladie très répandue et en ce temps-là incurable,qui atteignait toutes les couches de la société occidentale de la fin du XIXesiècle. Généralement transmise par voie sexuelle, elle atteint d’abord le corpsdu malade par des lésions cutanées, puis, dans sa phase tertiaire par desatteintes neurologiques, entre autres. C’est ce dernier stade de la maladie queMaupassant décrit : tout le corps est atteint, et le cerveau ne fonctionneplus normalement. Bientôt, le narrateur sera atteint d’aphasie et d’hémiplégie,et sombrera lentement vers une issue fatale. C’est ce qui arriva à Maupassantqui, comme le narrateur, songera au suicide et passera à l’acte. Il rata son suicideet sombra dans une semi-inconscience avant de mourir de ce que l’on appelait laparalysie générale, en fait la maladie de Bayle, ou neurosyphilis, lestade ultime de la maladie.

La description que Maupassant donne dessymptômes de la maladie est poignante, car il ne les connaissait que trop bien.C’est un portrait clinique des symptômes du mal dont souffrait l’écrivain quecontemple le lecteur. À travers la nouvelle, on devine que l’écrivain avaitpleine conscience de la dérive de son esprit vers cet « cet océaneffrayant et furieux », dérive qu’aucun traitement médical ne parvenait àmaîtriser. L’idée de suicide qu’indique la dernière phrase du Horla :« Alors… alors… il va donc falloir que je me tue, moi !… »deviendra réalité quand Maupassant tentera de mettre fin à ses jours en janvier1892, avant de mourir en juillet 1893. Le Horla décrit donc au lecteurla folie du narrateur et auteur, dramatisée dans une situation et une réflexionqui tentent de l’expliquer de façon rationnelle. 

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