Le Horla

par

Le narrateur

Le récit, écrit à la première personne dusingulier, ne donne que le point de vue du narrateur au lecteur. Ce narrateurtient un journal intime, qui forme le corps du récit. Il se décrit comme vivantdans une solitude qu’il a choisie et qui, au début de na nouvelle, ne lui pèsepas, puisque le lecteur découvre un homme parfaitement heureux qui s’exclame,le 8 mai : « Quelle journée admirable ! » Le malheureux nesait pas qu’il est au seuil d’un calvaire de quatre mois, qui verra sa quiétudeet son bonheur disparaître. L’ultime phrase de la nouvelle – « il va doncfalloir que je me tue, moi ! » – témoigne du terrible cheminparcouru.

Le narrateur se définit lui-même comme« un homme raisonnable et sérieux ». Il se voit comme un être à part,en marge, voire supérieur à la masse de ses contemporains, qu’il compare à unefoule bovine : « Le peuple est un troupeau imbécile, tantôtstupidement patient, tantôt férocement révolté. On lui dit Amuse-toi. Ils’amuse. On lui dit Va te battre avec le voisin. Il va se battre. On luidit Vote pour l’Empereur. Il vote pour l’Empereur. Puis, on luidit : Vote pour la République. Et il vote pour la République ».C’est pourquoi il a choisi la solitude. Cependant, quand l’entité inconnueenvahit sa vie, cette solitude finit par lui peser. Il essaie d’abordd’analyser ses troubles de façon pondérée et conclut : « La solitudeest dangereuse pour les intelligences qui travaillent ». De fait, son états’améliore quand il quitte son logis et se rend à Rouen, ce qu’il attribue nonpas à l’éloignement mais à la société retrouvée des hommes. Il conclut :« Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le vide defantômes ». Il lui faut pourtant se rendre à l’évidence quand il reconnaîtchez son domestique les symptômes qui l’accablaient. Cet homme rationnel doitpeu à peu admettre que l’invisible a envahi son quotidien.

D’abord, il se suppose somnambule. Puis ilconsulte son médecin, qui lui prescrit un traitement : « Je dois mesoumettre aux douches et boire du bromure de potassium », ce dernierproduit étant un sédatif et anticonvulsivant. Mais rien n’y fait, et les heuresde la nuit deviennent des heures de supplice car les symptômes qu’il ressentsont terribles : « Je sens bien que je suis couché et que je dors… […]et je sens aussi que quelqu’un s’approche de moi, me regarde, me palpe, montesur mon lit, s’agenouille sur ma poitrine, me prend le cou entre ses mains etserre, serre… de toute sa force pour m’étrangler ». Il ne peutréagir : « je veux crier – je ne peux pas ; je veux remuer – jene peux pas ; je veux remuer, – je ne peux pas ; – j’essaie avec desefforts affreux, en haletant, de me tourner, de rejeter cet être qui m’écraseet qui m’étouffe, – je ne peux pas ! » Cette description ressemblefort à celle des symptômes de la paralysie du sommeil, générateurs d’angoissepour ses victimes. L’heure du repos devient pour lui l’heure de lasouffrance : « j’attends le sommeil comme on attendrait lebourreau ».

Les symptômes vont crescendo et se manifestentpar la suite de jour : il voit une tige de rosier se casser seule, il nevoit plus son reflet dans le miroir. Avant ce dernier événement, il avait déjàavancé la terrible hypothèse de la folie : « Mon affolement touchaità la démence ». La conclusion de la nouvelle est atroce : afin dedétruire l’entité qui boit sa vie, il incendie sa belle maison du bord deSeine, oubliant que ses domestiques y dorment et les condamnant à une mortaffreuse. Le suicide, qu’il évoque à la dernière phrase de la nouvelle, luiparaît la seule issue.

Le personnage du narrateur est touchant carréaliste. Ce réalisme vient de la très grande part de lui-même que Maupassant ya mise. En effet, l’écrivain était atteint d’une maladie à l’époque mortelle :la syphilis. Cette maladie sexuellement transmissible évoluait inexorablementvers une issue fatale, et son stade tertiaire voyait le malade atteindre ladémence et mourir à l’issue de la dégradation de son corps. Maupassant estmalade depuis dix ans quand il écrit Le Horla. Le réalisme de lanouvelle réside en grande partie dans la description clinique de symptômes queMaupassant connaissait bien, puisqu’il en subissait les atteintes. Quand lenarrateur exprime son étonnement, puis son désarroi, et enfin sa panique, c’estMaupassant qui parle, un homme qui a lui aussi reçu, en vain, un traitement àbase de douches et de bromure, un homme sujet à d’effrayantes hallucinations,un homme d’une intelligence brillante qui sent son esprit se déliter, un hommequi se sent tomber dans la folie. En outre, Maupassant voit son propre frère,Hervé, présenter des troubles mentaux, qui le mèneront à l’internement en 1888.Aussi, quand Maupassant décrit par la plume du narrateur sa rencontre avec desfous, il livre un témoignage de première main : « J’ai vu des fous […].Ils parlaient de tout avec clarté, avec souplesse, avec profondeur et soudainleur pensée, touchant l’écueil de leur folie, s’y déchirait en pièces,s’éparpillait et sombrait dans cet océan effrayant et furieux, plein de vaguesbondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu’on nomme la démence ».C’est une description belle et terrible qui donne l’exacte image de ce queMaupassant ressentait.

Au bout de la nouvelle, une question demeuresans réponse : le narrateur est-il fou ou bien est-il effectivementpossédé par une entité supérieure venue du Brésil ? Les familiers deMaupassant ont sans doute deviné la réponse en reconnaissant dans le narrateurle portrait à peine voilé de leur ami. Quelle que soit la réponse que lelecteur choisira, une chose sera certaine : le narrateur est unemalheureuse victime qui a peint dans son journal le terrifiant tableau de sachute inexorable. 

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