Le Horla

par

Le réalisme au service du fantastique

Maupassant est un maître du réalisme, genrelittéraire qui représente la réalité de la façon la plus fidèle possible etsans jamais l’idéaliser. Mais il est aussi un maître du fantastique, qui voitle surnaturel faire irruption dans un cadre réaliste. Le protagoniste du récitplonge alors dans un monde de terreur. Nous allons voir que dans Le Horlale fantastique est ancré dans le quotidien, dans un cadre naturel qui n’est pasfantasmagorique. La puissance de l’horreur s’en trouve décuplée.

La nouvelle commence par la joie du narrateur,parfaitement heureux dans sa maison des bords de Seine, en Normandie. CetteNormandie, le narrateur y est attaché, il y a ses « racines, ces profondeset délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et mortsses aïeux, qui l’attachent à ce que l’on pense et à ce que l’on mange, auxusages comme aux nourritures, aux locutions locales, aux intonations despaysans, aux odeurs du sol, des villages et de l’air lui-même ». Il y estdonc planté comme un arbre solide, enraciné au plus profond, homme de la terrequi ne frissonne pas à la pensée de l’invisible. La maison du narrateur estsemblable en tout point à celle que possédait Maupassant : elle est prochede la forêt de Roumare, à l’ouest de Rouen, non loin de Canteleu. C’est unvillage que le lecteur a déjà rencontré dans Bel-Ami, roman du mêmeMaupassant. La nouvelle s’inscrit donc dans un cadre large, tant sur le planlittéraire que géographique, et enracine davantage le début du récit quand onse souvient que Bel-Ami est l’histoire très matérielle d’un homme à larecherche de sa propre satisfaction et dont l’âme n’est jamais illuminée par lamoindre étincelle spirituelle.

Rouen est proche, réelle, « vaste villeaux toits bleus sous le peuple pointu des clochers gothiques », quibercent le narrateur « de leur chant d’airain que la brise [lui] apporte,tantôt plus fort et tantôt plus affaibli, suivant qu’elle s’éveille ous’assoupit ». Et la vie coule devant les yeux du narrateur, comme la Seinepaisible où naviguent les grands vaisseaux, comme ce « long convoi denavires traînés par un remorqueur gros comme une mouche et qui râlait de peineen vomissant une fumée épaisse ». C’est sur ce cadre paisible que vafondre la peur.

Le récit se déroule dans une Normandie bienréelle, cadre de vie d’un homme intelligent et attaché aux choses matérielles,nullement préoccupé de spiritualité, et pas du tout superstitieux. L’irruptiond’un être qui n’appartient pas à ce cadre bouleverse le narrateur, d’autantplus que cet être ne semble pas réel : il n’est d’abord qu’une impression,présence marquée par le malaise du narrateur et la disparition du contenu descarafes qu’il place sur sa table de nuit, puis c’est un être invisible quitourne les pages d’un livre et brise la tige des roses. Le peur née du malaiseest décuplée par deux éléments : le cadre parfaitement normal où lesévénements se déroulent, et l’immatérialité de la cause de cette peur.Maupassant a illustré cette crainte qui tourne en panique dans une nouvelle justementintitulée La Peur, danslaquelle les protagonistes décrivent des moments de peur panique née de leurseule imagination, alors qu’une explication rationnelle est à portée de main.Le cas du Horla diffère en ceci que l’explication rationnelle ne vientpas : le narrateur la cherche désespérément, mais il ne peut empêcher lescraintes ancestrales venues du fond des âges d’ébranler son matérialisme. Larencontre d’un moine au Mont-Saint-Michel, loin de le rassurer, esquisse lapossibilité des forces invisibles : « Est-ce-que nous voyons la cent millièmepartie de ce qui existe ? Tenez, voici le vent, qui est la plus grandeforce de la nature […] – l’avez-vous vu, et pouvez-vous le voir ? Ilexiste pourtant ».

Avec Le Horla, Maupassant distille doncune peur insidieuse qui s’infiltre dans l’esprit du narrateur et du lecteur. Ony voit un monde matériel beau et charmant, qui serait doublé d’un monde hideuxet terrifiant, et une interférence entre ces deux mondes se traduirait pas ladestruction du premier, le nôtre. Le Horla a marqué la littérature, etson influence se retrouve chez nombre d’écrivains fantastiques aussi différentsque Jean Ray, qui comme Maupassant fait surgir l’horreur dans un cadre paisible,ou Lovecraft pour qui le monde matériel est traversé, dans une autre dimension,par un univers terrifiant. Mais le lecteur peut poser une question :l’horreur ultime qui effraie le plus le narrateur n’est-elle pas la folie quile guette et le gagne ? Ne vaut-il pas mieux être la proie d’un vampireinvisible venu du Brésil plutôt que voir son esprit partir à la dérive ?

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