Le joueur d’échecs

par

Le réalisme de l’antagonisme

L’antagonisme est un aspect intéressant du livre de Stefan Zweig. Il se forme normalement chez tous les adversaires d’un sport un respect mutuel. Mais dans Le Joueur d’échecs de Zweig, le respect cède la place à l’antagonisme. En effet, les joueurs cessent rapidement de faire preuve de courtoisie l’un envers l’autre. Ils ont de moins en moins le souci de gagner, et de plus en plus le besoin de vaincre, et pour y parvenir tout semble être de bonne guerre.

Lorsque Czentovic réalise que le temps pris à déplacer ses pions irrite son adversaire, il commence à prendre plus de temps qu’il ne faut pour faire ses déplacements, même les plus anodins. Ceci a le don d’irriter M. B qui pour lui rendre la pareille commence à tambouriner du doigt sur la table pour déconcentrer son ennemi.

« Ces derniers mots, prononcés sur un ton violent, presque grossier, il les avait adressés à Czentovic, qui jeta sur lui un regard calme et mesuré, mais dur comme un poing fermé. Entre les deux joueurs était née soudain une dangereuse tension, une haine passionnée. »

Cette opposition de forces est mise en scène dans le roman de sorte que le lecteur prenne le parti de M. B. Le champion du monde, Czentovic, par son arrogance et sa froideur se prive de la sympathie des lecteurs. M. B en bénéficie systématiquement par son statut de victime oppressée. C’est un effet réaliste que Zweig parvient à rendre dans son récit en employant l’arrogance excessive du vainqueur. En effet, il est difficile d’éprouver de la sympathie pour un personnage aussi fort qui semble prendre du plaisir à humilier les plus faibles.

« À chaque coup, il ne jetait sur l’échiquier qu’un regard en apparence distrait, nous considérait négligemment, en passant, comme si nous n’étions nous-mêmes que d’inertes pièces de bois, et cette attitude désinvolte faisait involontairement songer au geste avec lequel on lance un os à un chien galeux, en se détournant. »

Il en est de même lors de la partie entre Czentovic et MacConnor. Après une défaite qu’il juge humiliante, MacConnor exige une revanche. Mais il est aisé de constater que le respect qu’il avait pour Czentovic s’est envolé. « Je fus presque épouvanté de son ton provocant ; en ce moment, MacConnor faisait en effet plutôt penser à un boxeur qui va assener un coup qu’à un gentleman bien élevé. »

M. B et Czentovic apparaissent en raison de leurs caractères respectifs comme des forces contraires. Alors que M. B semble être un personnage clément et chaleureux, Czentovic se distingue par son manque d’égard pour ses adversaires. Leurs façons d’appréhender le jeu d’échecs sont également opposées. L’un jouit d’un talent inné et n’y voit qu’une occupation lucrative, tandis que l’autre gagne grâce à l’expérience et porte une dévotion presque religieuse à son sport de l’esprit qui a sauvegardé sa santé mentale. Nous sommes en présence de forces opposées qui ne peuvent qu’agir l’une contre l’autre : le talent et l’expérience, la jeunesse et la vieillesse, la clémence et le dédain, ou encore la cupidité et la générosité. Mais dans la conclusion de son roman, Zweig ne porte aucun jugement personnel sur l’une ou l’autre de ces forces et le score qu’elles établissent entre elles laisse entendre que la confrontation n’est pas le moyen idéal de parvenir à une solution face à tant d’antagonisme.

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