Le joueur d’échecs

par

Le symbolisme des échecs

Ce n’est point par pur hasard que Zweig nomme cette nouvelle Le Joueur d’Echecs. Lorsqu’on associe le nom de cette œuvre au contexte historique dans lequel elle est située, on peut se faire une idée réelle de la raison pour laquelle Zweig a décidé d’utiliser un jeu d’échecs pour faire passer son message.

Pour certains, les jeux de stratégie ne sont que pur divertissement. Pour d’autres (comme Czentovic) c’est le moyen idéal de s’enrichir, et pour d’autres encore, c’est une activité qui stimule et occupe l’esprit (M. B). Mais le narrateur lui, pense que les échecs seraient quelque chose d’encore plus profond: « Mais n’est-ce pas déjà le limiter injurieusement que d’appeler les échecs, un jeu ? N’est-ce pas aussi une science, un art, ou quelque chose qui, comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre, est suspendu entre l’un et l’autre, et qui réunit un nombre incroyable de contraires ? »

Le jeu d’échecs que mènent Czentovic et M. B constitue une opposition de deux esprits, de deux pouvoirs, de deux mentalités et d’adversaires conflictuels. L’un, confiant dans ses capacités, doté d’une maitrise de soi incomparable et quelque peu imbu de sa personne, mène sa stratégie si bien jusqu’à ce qu’il déstabilise son adversaire. Et l’autre, intelligent et modeste, mais aussi moins expérimenté que le premier, laisse percevoir sa faiblesse et se fait battre à cause de son manque de contrôle. Mais le jeu regorge de rebondissements, avec chaque adversaire prenant respectivement le dessus sur l’autre, et chacun aussi concentré que l’autre : « Raide et immobile comme une souche, Czentovic, très bien rodé, ne quittait pas l’échiquier des yeux. ». Le jeu prend une intensité et une ampleur qui dépasse le divertissement, et entre les adversaires il se développe quelque chose de bien plus profond que le simple désir de gagner : « Entre les deux joueurs était née soudain une dangereuse tension, une haine passionnée. Ce n’étaient plus deux partenaires qui voulaient éprouver leur force en s’amusant, c’étaient deux ennemis qui avaient juré de s’anéantir réciproquement. ». Ainsi, le jeu d’échecs est présenté comme une domination du plus fort sur le plus faible. Il ne peut y avoir qu’un seul gagnant..

On peut appliquer cette analogie à l’annexion de l’Autriche Hongrie par l’Allemagne Nazie. Plus la Seconde Guerre mondiale s’empire, et plus Zweig perd espoir de voir l’Autriche – Hongrie en particulier et l’Europe en général, survivre au despotisme d’Hitler. Le jeu d’échecs a cette particularité qu’il peut être gagné sans capturer la totalité des pièces de l’adversaire; il suffit de détruire la mobilité du roi adverse pour gagner la partie. En cela, le jeu d’échecs est particulièrement proche de la réalité du monde politique et militaire. Un aspect que les parties entre M. B et Czentovic ne manquent pas de faire ressortir.

« Nous voyions seulement qu’ils déplaçaient leurs pièces tels des leviers, ou comme des généraux font marcher leurs troupes pour tâcher de faire une brèche dans les lignes ennemies. Mais nous ne pouvions comprendre les buts stratégiques de ces mouvements, car des joueurs aussi avertis combinent leur affaire plusieurs coups d’avance ».

La quête de la domination, passe donc par des déplacements stratégiques qui peuvent paraître occultes quand on n’a pas l’image d’ensemble sous les yeux. Une situation bien connue dans le monde des enjeux géopolitiques actuels. De plus, Czentovic n’hésite pas à tirer profit du handicap de son adversaire pour prendre le dessus, à l’image de l’Allemagne nazie qui a soutenu sa politique d’annexion de l’Autriche-Hongrie en aidant le parti Nazie autrichien à parvenir au pouvoir, puis en organisant le coup d’Etat de 1938. Ainsi, dans la vie comme dans les échecs, l’égalité théorique des capacités intellectuelles dans le premier cas, politiques, économiques ou militaires dans l’autre n’est pas synonyme d’égalité de fait.

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