Le Nœud de Vipères

par

Un couple détruit par les mots et le silence

Quand Louis épouse Isa, c’est un homme ébloui.Lui, le garçon sans charme, sans amis, le maladroit qui ne trouve jamais le motjuste pour se faire aimer mais qui blesse sans effort, ce petit-fils de paysanpeut donc être aimé ! Il se peut qu’on le désire ! Et qui plus est,celle qui l’aime est une fille issue de la plus belle société bordelaise :« Cela passait l’imagination, c’était inimaginable… » Lejeune homme garde précieusement un trésor par-devers lui : un mouchoiravec lequel il a essuyé les larmes qu’Isa a versées un soir.

La période des fiançailles, puis celle despremières semaines de mariage sont belles et douces ; Louis accepte toutde sa femme, même de maltraiter sa propre mère en l’éloignant, même d’assisterà la messe, lui, le libre penseur. Leurs nuits, que le lecteur devinepassionnées, se concluent par de longues discussions dans la chaleur de lacampagne, jusqu’à ce soir où la conversation tourne à la confidence, puis àl’aveu : Isa raconte à Louis qu’elle a été fiancée à un certain Rodolphe,et que sa famille lui a fait rompre ces fiançailles. Louis s’interroge : «Moins d’un an après ce grand amour, comment a-t-elle pu m’aimer ? »,lui qui ne connaît rien aux élans du cœur, ni à l’inconstance de l’âme, qui estun être vierge de tout sentiment et en quête d’une pureté surhumaine.Inconsciente, Isa va plus loin dans la confidence : « rien ne t’avertitde ce que tu étais en train de détruire. » C’est à ce moment que Louis commenceà s’aigrir et à devenir une figure obscure dans le roman : « Quandil m’arrive aujourd’hui de me faire horreur à moi-même au point de ne pouvoirplus supporter mon cœur ni mon corps, ma pensée va à ce garçon de 1883, à cetépoux de vingt-trois ans, les deux bras ramenés contre la poitrine, quiétouffait avec rage son jeune amour. » Pour moins souffrir, Louis tuel’amour qui adoucissait son cœur. Afin de marquer matériellement ce meurtreintérieur, il se débarrasse du symbole matériel de son amour pour Isabelle, cemouchoir qu’il conservait : « Je le pris, j’y attachais une pierrecomme j’eusse fait à un chien vivant que j’aurais voulu noyer, et je le jetaisdans cette mare que chez nous on appelle gouttiu. » Quelques mots prononcésont ainsi détruit un amour qui eût pu, comme semblait l’indiquer la complicitédes deux amants, être grand et profond.

À dater de ce jour, Louis ne va plus rienvoir, ne va plus rien entendre, Isa est devenue une ennemie qu’il va longuementhaïr. Le lecteur ne reçoit que le point de vue de Louis, qui est le narrateur,mais au fil de la réflexion du vieil avocat et de l’évolution de sa pensée queprovoque son introspection, le lecteur discerne une Isa bien différente decelle que voit Louis. Chaque geste d’Isa est vue par Louis d’un œil hostile,chaque parole est perçue comme une agression. Ainsi, alors qu’on constatequ’Isa est une mère dévouée, Louis en conclut qu’elle forme un clan contre lui,ce qui finit par arriver. Il en va de même pour à peu près tout, etl’indifférence dont Louis accuse Isa est plutôt la conséquence de l’incapacitépathologique de Louis à communiquer avec son prochain. En effet, commentimaginer qu’Isa n’ait pas tenté d’avoir une explication avec son mari, pendanttoutes ces années ? C’est Louis qui a fui cette explication, en se jetantdans le travail, en prenant des maîtresses, en se coupant délibérément de safamille, afin de ne plus souffrir comme il avait souffert en cette nuit de1883. Et c’est une atmosphère irrespirable qui s’installe alors, faite de motsméchants, de phrases assassines, mais aussi d’un silence pesant, car lesparoles de paix qui auraient dû être dites ne l’ont pas été.

Louis va enfin percevoir qu’un rapprochementest possible, mais au bout de bien des années de silence hostile où l’amour n’apas eu la parole. Isa, femme vieillissante, ne veut pas se liguer avec sesenfants et petits-enfants contre son mari, et elle le supplie de ne pas partirpour Paris, mais Louis part, et il est loin d’elle quand elle décède. Il esttrop tard pour une réconciliation et le pardon. À la fin du roman, le lecteurpeut songer à ce qu’eût été la vie de ce couple si Isa avait gardé son secreten cette nuit de 1883, ou si Louis avait eu le courage d’entrouvrir son cœurune dernière fois afin d’entendre et de voir réellement cette femme qui n’étaitni méchante ni criminelle. Les mots ont tué l’amour mais le silence ne l’a pasressuscité.

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