Le Nœud de Vipères

par

Un portrait de la haute bourgeoisie provinciale

L’action du roman se déroule dans le milieu de la haute bourgeoisie provinciale, plus précisément bordelaise. Mauriac situe l’action de plusieurs de ses romans dans cette sphère étouffante. La description qu’il en donne est toujours la même, teintée d’une arrogance et d’un culte de la terre et de l’argent comparables aux travers d’une aristocratie à laquelle ne manquerait que la particule nobiliaire. Ce milieu a ses codes : avant tout, on est catholique pratiquant et l’on se doit de suivre les préceptes de l’Église à la lettre. Ainsi, on communie le dimanche, on fait ses Pâques, on mange du poisson le vendredi, on scolarise ses enfants chez les pères – et surtout pas dans les écoles de la république ! Et on a parfois ses œuvres. Mais aller plus loin dans l’esprit des Évangiles ne vient même pas à l’idée. Ainsi, Louis reproche à Isa son manque de charité chrétienne dans son quotidien, par exemple lorsqu’elle discute le prix des légumes d’une pauvre marchande des quatre saisons. De même, on est antidreyfusard par principe, parce que le milieu le veut ainsi, et surtout parce que Dreyfus est juif. Là encore, Louis a beau jeu de mettre Isa face à sa contradiction, qui fait qu’au nom du Christ on doit haïr les Juifs, alors que Jésus lui-même était juif. Bref, aux yeux de Louis, la religion telle que sa classe sociale la pratique est « le dépôt du dogme, cet ensemble d’habitudes, cette folie » qui rythme les actes de chaque jour sans leur donner une profondeur spirituelle.

Ensuite, dans ce milieu, on aime l’argent – plus que tout. Terres ou titres, pièces d’or ou vignobles, rien n’est plus important que la fortune que tout cela représente. On sacrifie tout à l’argent. Ainsi Marinette, la sœur d’Isa, est mise au ban de sa famille parce qu’en se remariant elle perd la fortune de son premier mari. De même, Louis n’envisage à aucun moment de divorcer car pour cela il lui faudrait rendre sa dot à Isa. On ne se marie pas par amour, on épouse un beau parti qui nourrit de belles espérances. Le fond de la vie de ces gens, c’est l’argent. Ils sont au-delà de la cupidité, l’amour de l’argent leur est consubstantiel.

Mais au sein même de cette caste existe une hiérarchie entre les familles, entre la bourgeoisie ancienne comme celle des Fondaudège et les « nouveaux riches » dont fait partie la famille de Louis. D’un côté, il y a les familles dont la fortune, comme des quartiers de noblesse, remonte à plusieurs générations – et qu’importe si cette fortune n’est plus que l’ombre d’elle-même, comme c’est le cas pour les Fondaudège qui pourtant mènent grand train, car ce qui compte, c’est le lustre que le temps a donné à cette fortune ; de l’autre côté, il y a les fortunes récentes, qui sentent, en quelque sorte, la sueur de ceux qui les ont édifiées, et c’est le cas de celle de Louis, petit-fils de paysans. Cela explique pourquoi Louis considère son mariage avec une fille Fondaudège comme inespéré, quand bien même ce sont les Fondaudège qui sont les locataires, mauvais payeurs, de la mère de Louis. Vue du côté des Fondaudège, l’union entre Isa et Louis est même perçue comme une mésalliance. Ce clivage social semble universel dans cette classe, puisqu’on retrouve dans la société décrite par F. Scott Fitzgerald dans Gatsby le Magnifique un semblable clivage entre anciens riches et nouveaux riches. Et Louis a beau être à la tête d’une fortune énorme, il sait qu’il n’appartiendra jamais à la bonne société bourgeoise bordelaise, qui semble ceinte, avec ses valeurs, de murs dignes d’un château fort et de douves qui fleurent un autre temps.

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