Le réveillon du jeune tsar

par

La réalité de la vie en Russie vue par Tolstoï

Lorsque le tsar s’endort, épuisé, un personnage mystérieux apparaît et l’entraîne faire le tour de son royaume. Au cours de ce voyage, le tsar est témoin de terribles situations, toutes consécutives aux décisions qu’il a prises un peu plus tôt dans l’exercice de ses fonctions. Tolstoï, grand propriétaire lui-même et donc, comme le tsar, en position dominante dans son pays, s’est beaucoup interrogé au cours de sa vie sur le moyen d’améliorer les conditions de vie de ses compatriotes. Le tableau qu’il dresse ici de son pays est alarmant. On voit tout d’abord un garde-frontière contraint d’abattre un contrebandier pour obéir à la loi. La famille du contrebandier est désespérée par sa mort, et le soldat est amer d’avoir eu à prendre la vie d’un de ses semblables en raison des ordres impériaux. Tolstoï décrit en détail le cadavre du contrebandier (« ses pieds nus aux gros orteils sales ») à la fois pour illustrer le choc du tsar devant cette vision, et aussi pour causer ce même choc chez son lecteur. Le contrebandier est un être au-delà de son occupation : il est d’abord un homme pauvre qui se livre au trafic pour soutenir sa famille. La dignité de cette famille tranche avec l’échange qu’on voit juste après entre le compagnon survivant du contrebandier et l’homme avec qui il fait affaire. Ici la mort d’un homme est réduite à un « risque » du métier.

La scène suivante montre une famille dont l’enfant de neuf ans est mourant, après qu’il a été saoulé à l’eau de vie trafiquée, en conséquence du monopole sur les spiritueux signé par le tsar plus tôt dans la journée – « Il est effrayant de songer que tout ce qui a un pouvoir, les fonctionnaires, le tsar répandent l’ivrognerie. »

Plus loin, un fils bat son père sous l’influence de l’alcool. Les autorités, également ivres, tentent de séparer les combattants : « L’un avait la barbe arrachée, l’autre un bras cassé. Dans l’entrée, la fille, ivre aussi, se donnait à un vieux moujik encore plus ivre. » Tolstoï ne recule devant rien pour illustrer les ravages de l’alcool sur son peuple, dont le jeune tsar, choqué, pense qu’il est composé de « bêtes féroces » – mais Tolstoï lui répond par la bouche du mystérieux guide : « Non, ce sont des enfants ».

On sait par ailleurs que l’auteur, quoiqu’il ait cherché toute sa vie à améliorer les conditions de vie des serfs qu’il avait sous sa responsabilité en tant que grand propriétaire, estimait pourtant que ceux-ci ne devaient pas profiter de libertés politiques. Cette volonté de considérer le bas-peuple comme des enfants nécessitant d’être protégés est bienveillante en même temps que paternaliste, et même annihilante – mais il s’agit bien ici de la position de Tolstoï lui-même sur la question.

Le voyage continue avec plusieurs scènes pathétiques : « un juge de paix […] lisait le verdict à une femme à moitié endormie » ; « une bastonnade dans une prison de Sibérie, résultat direct de l’ukase sur le vagabondage » ; « une famille juive, qu’on chasse de son lieu de séjour, parce qu’elle est pauvre, alors qu’on y laisse une autre famille riche qui vient de donner de l’argent au maître de la police ». C’est un tableau désolant de violences, d’injustice que donne ici à voir Tolstoï. L’accent est mis sur la responsabilité du tsar dans tout cela, lui pour qui on oblige les paysans à demeurer « des heures entières, dans la boue, dans la neige, sans manger, pour l’acclamer ». Comme le guide le dit au star : « [Les hommes] sont ainsi des centaines de mille, et des meilleurs. Les uns, perdus par une fausse éducation, les autres, que l’on a volontairement pervertis, car l’État a besoin de pervers. Et c’est ainsi que se perd tout ce qui est jeune, l’espoir du monde. Mais malheur à celui qui sacrifie toute cette claire jeunesse ! Et tout cela est sur ta conscience, car, en ton seul nom, on corrompt des millions d’êtres sur lesquels s’étend ton pouvoir. »

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