Le réveillon du jeune tsar

par

Le message de la nouvelle et les convictions de Tolstoï

Quoique très courte, cette nouvelle prendviolemment position concernant le gouvernement. Il s’agit presque, en fait,d’une démonstration que fait Tolstoï de la difficulté de gouverner, en mêmetemps qu’il dénonce l’égoïsme des fonctionnaires, plusieurs fois accusés dansces pages, et dont le vieux conseiller qui s’exprime à la fin du texte est leparfait représentant. Ce que Tolstoï cherche à montrer au lecteur exactementcomme le guide le montre au tsar, c’est l’impact parfois imprévisible que peutavoir une loi décidée à Moscou sur une population vivant à l’autre bout de cetempire immense qu’est la Russie. Gouverner un nombre aussi important d’hommesest presque impossible et doit toujours être mené avec la plus grandeintelligence. La stupéfaction du tsar lorsqu’il pénètre la vie quotidienne deson peuple en dit long sur la méconnaissance qu’avaient selon Tolstoï les dirigeantsdes conditions de vie dans leur royaume. Il prouve ici que les souverains, àl’image de son personnage, ne sont pas nécessairement des tyrans insensibles,mais davantage des ignorants. Rien n’est prévu dans le protocole impérial pour permettreau tsar de prendre conscience de la portée de ses actes.

De plus, entouré d’une cour intéressée, legouvernant est le plus souvent mal conseillé. Ainsi, lorsque le jeune tsardécrit son voyage onirique à son conseiller, celui-ci, loin de partager sastupéfaction, l’étouffe en quelques clichés : « D’abord tout n’est pascomme vous vous le représentez : le peuple n’est pas pauvre, mais, au contraire,vit dans l’aisance, et celui qui est pauvre n’a qu’à s’en prendre qu’àlui-même. On punit les coupables et, s’il y a parfois des erreurs, c’est, commequand tombe la foudre, le hasard ou la volonté de Dieu. Vous ne devez qu’exécutercourageusement votre devoir, en gardant le pouvoir qui vous fut donné ».On voit bien ici comment le conseiller nie l’évidence et cherche àdéculpabiliser le tsar, afin de ne surtout pas perdre ses privilèges ni sa paixmentale. Le pire dans son discours est sans doute l’assimilation de l’injusticeà la volonté divine, alors que le gouvernement d’un peuple incombe entièrementà ses dirigeants et non à une puissance supérieure.

De plus, le conseiller entretien le mythe del’excellence de la lignée souveraine, qui n’a aucune réalité concrète au-delàde la flatterie : « il n’y aura rien à pardonner, car des hommespossédant d”aussi éminentes vertus que vous et votre vénéré père, il n’y en apas d’autres et il n’y en aura plus jamais ». La capacité à gouvernern’est pas héréditaire, elle est personnelle et requiert de grandes capacités dejugement.

La femme du tsar, interrogée à son tour, luisuggère quant à elle une idée qui est typique de Tolstoï : « remettreune partie de [son] pouvoir au peuple et à ses représentants, tout en gardantcette parcelle de pouvoir qu’exige la direction générale des affaires ».C’est ici l’idée que dans un pays aussi étendu, le pouvoir ne doit pas êtrecentralisé comme il l’est entre les mains d’un seul homme.

Enfin, le guide se prononce, et à travers luic’est Tolstoï qui livre ses convictions les plus profondes : de la mêmefaçon que le soldat et le contrebandier sont d’abord des hommes, le tsar l’estégalement, et sa première responsabilité est devant Dieu. Ses devoirs de tsarne sont rien devant l’obéissance qu’il doit à la parole divine, qui est paressence une parole de paix et de sagesse.

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