L’Épopée de Gilgamesh

par

Enkidu et le passage à la civilisation

Parmi les multiplesdimensions de Gilgamesh estl’histoire d’Enkidu, l’homme sauvage, qui présente entre autres choses latransformation d’un être qui n’est qu’un simple cueilleur, à peine plus qu’unanimal, en harmonie avec la nature, à un être urbain et bénéficiant de laculture – c’est-à-dire un être civilisé. C’est autant l’histoire de lacivilisation humaine que l’est le mythe du bannissement d’Adam et Ève du jardind’Éden – avec cette différence que la civilisation n’est pas perçue par lesSumériens comme un mal. Enkidu ne pestera contre son exil de la forêt que surson lit de mort, et même là le dieu Shamash lui reprochera de le faire, luirappelant toutes les bonnes choses qu’apporte la civilisation : laboisson, les vêtements, le confort. Pour les Sumériens, il est manifeste que leconfort est préférable à l’état d’animal ; les souffrances de Gilgamesherrant dans le désert sont une preuve de désespoir, mais ne lui apportent pasla sainteté.

Tout comme l’histoire dela pomme d’Ève se rapporte à la découverte adolescente de la sexualité, c’estpar le sexe qu’Enkidu sera amené vers la civilisation. Sur ordre de Gilgamesh,le chasseur qui le premier a vu Enkidu lui amène une courtisane sacrée. Enkidudécouvrira et assouvira ainsi sa virilité, passant une semaine entière en ébatsavec la courtisane ; après quoi elle sera en mesure de le convaincre de lasuivre jusqu’à Uruk. Ayant découvert la sexualité, Enkidu ne sera plus enmesure de communiquer avec les animaux, qui le fuient à présent. Mais iln’atteindra le statut d’être entièrement civilisé qu’après son séjour chez lesbergers : en buvant de la bière et en mangeant du pain, produits cultivéset donc nourriture entièrement humaine, il s’associe si complètement auxhumains qu’il se met à chasser les animaux prédateurs qui mettent en danger lestroupeaux.

« qu’elle enlève ses vêtements

dévoile sa nudité et les charmes de son corps.

En la voyant, il sera attiré vers elle

et deviendra son captif.

Sa horde qui a grandi avec lui dans la plaine

ne le reconnaîtra plus. »

La femme est doncl’initiatrice, celle qui civilise ; mais la masculinité primitive d’Enkidujoue aussi sa part. C’est en lui parlant de Gilgamesh que la courtisane leconvainc de la suivre, pour qu’il puisse s’affronter au roi. Comme c’estGilgamesh qui a envoyé la femme, on se demande quel était son plan ; ilest possible que les ébats d’Enkidu avec la courtisane aient débilité sa force,et que cet affaiblissement soit l’effet voulu par Gilgamesh pour qu’il puisseaffronter l’homme sauvage. Rappelons que tout au long du récit, Enkidu estprésenté comme le plus faible des deux, du moins comme le plus peureux – ou leplus sage.

Quoi qu’il en soit, à sonarrivée à Uruk Enkidu fait preuve de sa moralité. Créé par les dieux pourrépondre aux plaintes des habitants contre leur roi, il fait ici son devoirsans le savoir. Il est outré d’apprendre que Gilgamesh se donne le droit decoucher avec toutes les épouses d’Uruk au soir de leur mariage, avant mêmeleurs maris, et s’y oppose. Bien que Gilgamesh ait voulu un ami qui soit sonégal, Enkidu a l’intention plutôt de prouver sa force contre le roi. C’est doncgrâce à une lutte dans la plus pure tradition du machisme que les deux hommesdeviendront amis. C’est après celle-ci qu’Enkidu rentrera dans le palais etdécouvrira les plus grands conforts de la civilisation, après avoir défendu unede ses grandes valeurs, la vertu féminine.

« Il est maintenant un héros et un rival

semblable à notre héros

oui pour Gilgamesh, pareil à un dieu,

il est maintenant un pareil, et un semblable.»

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