L’Épopée de Gilgamesh

par

Out-Napishtim et le déluge

Gilgamesh fut redécouvert à l’èremoderne lorsque George Smith, archéologue amateur britannique, réalise que lecunéiforme n’est pas de la simple décoration mais bien une écriture, etparvient à la déchiffrer en 1872. À une époque où l’on commence à se persuaderde la vérité historique des anciens récits – Heinrich Schliemann découvrant lesruines de Troie, ne se basant que sur l’Iliade,par exemple – on imagine la stupéfaction produite lorsqu’il s’avère que cequ’il a décrypté est l’histoire du déluge, mais non pas le déluge biblique. On yvoit la preuve de la véracité historique de la Bible, tout comme on réaliseraqu’elle n’est en fait qu’une branche de la grande mythologie mésopotamienne.

Le mythe du déluge estl’un des plus répandus dans la mythologique humaine : on le retrouve auMoyen-Orient, en Grèce Antique, en Inde, en Iran dans la religionzoroastrienne, chez les autochtones de l’Australie et des deux Amériques, dansl’Asie du Sud-est, en Polynésie. De là à affirmer qu’il a vraiment eu lieu, iln’y a qu’un pas pour certains. La science dit cependant le contraire. Ce quiest certain est que l’idée que les dieux veuillent punir l’humanité d’une fautequelconque (dans le cas de Gilgamesh,parce qu’ils font trop de bruit et dérangent ainsi les dieux) et s’arrangentpour anéantir l’espèce est une peur ancestrale. Mais les détails varientgrandement : même la question de la survie de l’espèce est différentepartout. Dans la tradition juive, par exemple, Yahweh protège Noé parce quec’est un juste ; dans Gilgamesh,Ea va à l’encontre du reste du panthéon pour sauver Out-Napishtim ; enGrèce, Deucalion et sa femme survivent par accident, étant déjà dans un bateauau moment où survient le déluge, et ce n’est qu’en les apercevant que Zeus serepentit et décide de laisser survivre la race.

L’histoire d’Out-Napishtimest la version du déluge qui se rapproche le plus du conte biblique qui nousest familier, pour la bonne raison que l’histoire de Noé en descend, adapté aumonothéisme juif. On y retrouve l’avertissement d’un dieu, la constructiond’une arche (avec ses dimensions), le sauvetage des animaux, l’envoi d’oiseauxpour voir si la terre s’assèche. Mais les différences philosophiques ne sontpas mineures. Yahweh décide après le Déluge de ne plus jamais exterminer toutce qui vit sur la terre après que Noé lui fait des sacrifices. Mais dans Gilgamesh, le déluge est sujet à undébat entre les dieux, surtout Ea et Enlil, sur la justice. S’étant entenduspour tout détruire, les dieux en viennent à se lamenter en voyant les humainsredevenir argile. Ils se repentent donc de leurs actions avant de savoir qu’Eaa empêché la destruction totale des humains. Enlil s’emporte quand il ledécouvre, mais les autres dieux sont tous contre lui, et c’est alors qu’Ea peutfaire son plaidoyer en faveur de la clémence. Ea soutient qu’il faut punir nonpas par vengeance, mais pour corriger le comportement, qu’il ne faut pas punirl’innocent pour la faute d’un autre, possiblement même qu’il ne faut pas tuer. Onpeut même lire dans le plaidoyer d’Ea un argument contre la peine de mort, choseinattendue à l’époque. L’argument d’Ea convainc, et Enlil accorde l’immortalitéà Out-Napishtim. Yahweh, par contraste, ne regrette aucunement son choix ;on peut même interpréter sa décision de ne plus annihiler l’humanité comme unequestion de gourmandise, réalisant qu’on ne lui sacrifierait plus rien s’il n’yavait plus d’humains. 

« Toi le héros

toi le plus sage parmi les dieux

comment n’as-tu pas réfléchi

avant de faire le déluge ?

Fais porter la faute

par celui qui l’a commise

le mal de l’agression

par l’agresseur

mais sois indulgent

afin qu’il n’en meure pas »

De plus, tout commel’histoire d’Enkidu fait du passage de la sauvagerie à la civilisation uneévolution à la positivité sans équivoque, en contraste avec les lamentations del’Ancien Testament, la nature des passagers de l’arche d’Out-Napishtim renforcele message sumérien de la vertu de la civilisation. À l’opposé de Noé, quin’entraîne sur son arche que sa famille immédiate et sa ménagerie,Out-Napishtim emmène avec lui ses serviteurs et tous les artisans de laville : tous ceux qui ont une habileté avec laquelle on peut créer lacivilisation. Gilgamesh affirme lasupériorité de l’urbain sur le pastoral, du confort sur la misère, autant iciqu’en se vantant des murs d’Uruk.

Out-Napishtim devient doncimmortel, avec son épouse ; mais il ne reçoit pas l’éternelle jouvence, etvieillit. De plus, il lui faut demeurer à tout jamais à l’embouchure desfleuves, au-delà des eaux de la mort. Pour Gilgamesh, il devient le sage, celuiqui instruit le héros. Gilgamesh n’a jamais été un sage lui-même ; d’abordtyran, avec Enkidu il a reporté son énergie contre des monstres externes, maissans trop écouter les conseils de son compagnon. Recherchant l’immortalité prèsde son ancêtre, il y découvrira au lieu de cela la sagesse. Il écouteral’ancêtre qui a connu des événements encore plus incroyables que ses propresexploits comme il ne pouvait écouter l’ami plus prudent que lui. C’est grâce àOut-Napishtim, à son intransigeance, sa compassion (ou du moins celle de safemme) et sa réalisation qu’il faut à Gilgamesh des preuves tangibles que cedernier pourra s’accommoder à l’idée de mourir.

« Puis ils m’emmenèrent au loin

et me firent demeurer à la bouche des fleuves.

Mais maintenant qui réunira les dieux pourtoi, Gilgamesh,

pour que tu obtiennes la vie que tu cherches? »

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Out-Napishtim et le déluge >