L’Épopée de Gilgamesh

par

Ishtar et le féminin

Ishtar, déesse de l’amour,de la fertilité et de la guerre, incarne le principe féminin. L’idée que s’enfont les Sumériens n’est pas brillante. Gilgamesh la rapporte inconstante etvicieuse, et elle-même ne le dément pas. Rejetée par Gilgamesh, elle irademander à son père d’envoyer le taureau céleste ravager le domaine du roi.

Déesse titulaire d’Uruk,on verra dans ses actions qu’elle n’envisage pas la simple destruction de saville ; elle affirme avoir mis de côté assez de provisions pour nourrir leshabitants dont les champs seront détruits par le taureau. Elle entrevoit doncla destruction de ces champs, de la fertilité desquels elle est responsable. Ellevoltige entre le désir de destruction et le désir de voir vivre : ainsi pleure-t-ellelorsqu’elle croit que l’humanité a été détruite par le déluge, alors que cesont ses propres paroles (selon son dire) qui en sont responsables. Pourtant,elle n’hésite pas à mentir pour obtenir ce qu’elle veut.

Ishtar symbolise les deuxaspects de la terre : productrice et nourrissante tout autant qu’elle peutêtre inféconde et affameuse. Elle est d’ailleurs l’objet d’un des grands mythessumériens, celui de sa descente aux enfers, qui dans la version assyrienne inclutle fait que lors de son absence plus rien ne pousse sur la terre – ancêtre dumythe de Perséphone. Étant donné ce pouvoir, on voit l’importance de l’apaiseret les dimensions que prend le refus de Gilgamesh de coucher avec elle. C’estd’ailleurs ici un des moments où l’on entrevoit l’histoire perçant sous lemythe.

« Mon père, crée pour moi un taureau céleste

pour vaincre Gilgamesh et le tuer !

Si tu refuses de me donner le taureau céleste,

je briserai la porte de l’enfer

je ferai sortir les morts

pour dévorer les vivants.

Les morts seront plus nombreux que les vivants. »

Dans la religionsumérienne, un des plus grands événements de l’année était le mariage sacréentre le roi et Ishtar, incarnée dans une de ses prêtresses. Cette union sacréeet publique assurerait la fertilité des champs et des femmes pour l’annéesuivante. Ce rite fut d’abord célébré à Uruk seulement avant de devenir généralparmi les civilisations mésopotamiennes, et on y a vu une source du Cantique des cantiques. En refusantIshtar, Gilgamesh n’insulte pas seulement une déesse, il fait défaut à sesdevoirs de roi. L’épopée rappellerait ici une occasion où Gilgamesh auraitrefusé d’épouser la prêtresse d’Ishtar, au risque d’attirer contre son peuplele taureau céleste de la disette – sachant peut-être que le temple d’Ishtaravait assez de réserves pour nourrir Uruk.

Ishtar n’est cependant pasla seule femme du récit, malgré la primauté masculine de celui-ci. Malgré leurrôle secondaire dans ce texte par moments quasi machiste, elles ont une voiximportante : Ninsoun, la mère de Gilgamesh, se résigne à la natureimpérieuse de son fils, mais ne se prive pas d’en accuser les dieux. Tout commeIshtar est la déesse des cultures, grâce auxquelles peut s’ériger unecivilisation urbaine, c’est une femme qui initie Enkidu à cette civilisation. Touten utilisant son corps comme appât, la courtisane le fait aussi désirer leconfort et la gloire grâce à ses mots. Ce sera pour défendre les droits d’unefemme (et de son mari) qu’Enkidu défie Gilgamesh. C’est aussi la femme sans nomd’Out-Napishtim qui, par compassion, demande à son mari de donner un cadeau àleur visiteur déçu dans sa quête d’immortalité, lui offrant une autre chanced’atteindre une version de son but.

« La courtisane [à Enkidu

il écoute, attentif :]

Tu possèdes maintenant la sagesse,

tu es devenu comme un dieu

pourquoi avec les bêtes parcours-tu la plaine?

Viens, je vais t’emmener

dans une cité entourée de remparts

je vais te conduire dans Ourouk. »

Gilgamesh, perdant laplante du renouveau, devra se résigner à une autre forme de renouveau, quidépend de la femme. Bien que ce ne soit pas explicite, sauf dans l’apocryphe 12èmetablette, la morale qui sous-tend l’échec de la quête de Gilgamesh est quel’homme ne peut être immortel qu’en se reproduisant. En suivant le conseil deSiduri, Gilgamesh aura un enfant qui sera à la fois son immortalité et sonrenouveau – les deux choses qu’il a échouées à ramener avec lui dans sa ville. 

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