L’Épopée de Gilgamesh

par

La quête de l’immortalité : le simple mortel

Dans la première partie durécit, qui met en scène les aventures de Gilgamesh et d’Enkidu, Gilgamesh estun héros, mais non pas un homme universel. Il a une personnalité bien à lui etse situe dans un monde particulier, prenant part à des aventures viriles ethéroïques qui terrifient et impressionnent le commun des mortels. Mais la mortd’Enkidu le fera changer de rôle. La douleur que suscite la mort de l’êtreaimé, qui est égale à la force de cet amour, fera de Gilgamesh un simple hommequi, au lieu de rechercher et d’affronter des monstres contre lesquelsl’avertissent les sages, subit une émotion commune à tous les humains.

« il couvre le visage de son ami

comme un lion il rugit autour de lui

il va et vient en regardant Enkidu

comme une lionne à qui on a enlevé ses petits.

Il arrache ses cheveux et les jette à terre

il déchire ses beaux vêtements

et les rejette comme un sacrilège. »

Abandonnant son trône pouraller errer dans le désert, habillé d’une simple peau de lion, pour qu’ilpuisse faire pleinement le deuil de son ami, Gilgamesh découvrira qu’il a quandmême une peur : celle de la mort, autre émotion universelle qui seral’impulsion qui le lance en quête de l’immortalité. Il n’est plus alorsGilgamesh, roi d’Uruk, mais un simple mortel qui se confronte à la réalité desa mortalité. Il est alors un symbole universel de la révolte contre lasuprématie de la mort, qui comme tous (sauf bien sûr Out-Napishtim et sa femme)doit s’y résigner.

Il est encore un héros et ilentreprend une quête héroïque selon les termes de Joseph Campbell. Mais ce nesont plus des monstres externes comme Houmbaba et le Taureau Céleste contrelesquels Gilgamesh doit faire preuve de courage : c’est contre lui-même,contre ses propres peurs et ses propres faiblesses. Le combat devient interne ;il s’agit de se vaincre soi-même pour revenir plus fort.

Gilgamesh ne perd pasentièrement sa personnalité : c’est par des menaces de violence qu’il faitparler Siduri, et il détruit les shout-abni du batelier d’Out-Napishtim pour leforcer à le prendre à son bord. Mais ce n’est plus une quête pour la gloirequ’il entreprend ; il ne cherche pas Out-Napishtim pour impressionnerautrui. Il se confronte à des périls, mais c’est parce que ce sont desobstacles, non pas une fin en soi. Il est impressionnant de survivre à laterreur du chemin du soleil, tout comme il est impressionnant de tuer Houmbaba,mais survivre à cette terreur n’est pas le but, simplement une nécessité. Lasolitude de Gilgamesh, privé d’Enkidu mais aussi de ses sujets, esttotale : il ne rencontre que des étrangers, et même s’ils connaissent sarenommée, il est un étranger pour eux. Allant vers l’inconnu, il est donc commetout autre humain face à la mort : c’est une épreuve qu’en fin de compte,on ne peut affronter que seul.

Bien qu’il s’agisse dansl’esprit de Gilgamesh d’une quête d’immortalité, pour le lecteur l’importanceréside dans ce qu’il ne l’obtient pas. La morale de l’histoire est quel’humanité doit reconnaître ses limites. Gilgamesh le héros, à la forceincalculable, découvre que même lui a des limites : il peut, par exemple,succomber à la fatigue, et devra donc aussi succomber à la mort. De plus, mêmes’il est un être d’une grande importance, pour qui les dieux ont deux fois crééun antagoniste – Enkidu, le taureau céleste –, face à la mort il n’est pas siimportant que ça. Pour devenir immortel, il faudrait que tous les dieuxs’accordent, et ils ne se réunissent au grand complet qu’après des événementsaussi redoutables que le déluge. Grand sur la terre, tel qu’on l’a vu dans lapremière partie de l’épopée, Gilgamesh n’est qu’un homme comme les autres faceà la mort.

« son aïeul Outa-Napishtim

le seul survivant du déluge

qui a pu recevoir des dieux la récompense del’immortalité,

afin de découvrir auprès de lui le secret dela vie éternelle ».

Il a de la difficulté à l’accepter.C’est là le moment le plus bas de son existence : sali, souillé, habilléd’une simple peau de bête, succombant abjectement au sommeil et essayant de lenier, c’est à peine un homme. Ce n’est qu’après qu’il a accepté son destin,destin commun à tous, qu’il pourra se laver et se vêtir d’un vêtement neuf. Mêmelà, il tentera de déjouer le sort, en allant chercher la plante de jouvencedont lui a parlé Out-Napishtim. Mais ce dernier effort ne lui vaut rien :non seulement il s’épuise à nouveau, mais il ne fait de bien qu’au serpent,« lion de terre », qui grâce à lui pourra éternellement rajeunir.C’est ainsi que le serpent acquiert l’habileté de muer, et devient un symbolede renouveau.

Pourtant, à la fin del’épopée, Gilgamesh a repris ses forces. Acceptant qu’il est un être terrestreet non céleste, que sa partie mortelle l’emporte sur sa partie divine, ilreprend sa fierté d’homme. En montrant orgueilleusement les murs d’Uruk àOur-Shanabi, Gilgamesh se vante de ce qu’il a accompli, de ce qui durera aprèslui. C’est-à-dire qu’il se vante de ce qui, précisément, fera son immortalité. Carc’est dans le souvenir des hommes que réside l’immortalité humaine, le faitqu’on vivra aussi longtemps qu’on se souviendra de nous. C’est pour cela quel’immortalité réside aussi dans la fécondation : Siduri recommande àGilgamesh d’avoir des enfants, car ceux-ci feront perdurer son souvenir. Ladouzième tablette est encore plus insistante à ce sujet : selon le fantômed’Enkidu, c’est le nombre d’enfants qu’on a eus qui détermine son statut auxenfers. Gilgamesh, à qui on ne connaît ni femme ni enfants dans l’épopée,devrait donc s’en soucier.

Mais il trouve une autrefaçon de garantir son souvenir : tout autant que les murs d’Uruk,l’écriture lui servira. Revenant de son voyage « fatigué maisserein » (il a accepté ses limites), il fait graver le récit de sonhistoire dans la pierre, pour qu’on s’en souvienne à tout jamais. C’est direqu’il a commissionné l’écriture de l’épopée, ou du moins de ses sources ;c’est une façon pour l’auteur du poème d’affirmer la vérité de ce qu’ilraconte. C’est aussi un rappel pour les lecteurs modernes que l’écriture, ou dumoins une de ses premières formes, a été inventé à Uruk. À la toute fin de cepoème longtemps oral, l’importance de l’écriture comme garante de la vérité etde la pérennité d’une histoire (aux deux sens du terme) est affirmée.

« celui qui a connu les secrets

et dévoilé ce qui était caché

nous a transmis un savoir

d’avant le déluge.

Il a fait un long chemin.

De retour, fatigué mais serein,

il grava sur la pierre

le récit de son voyage. »

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