Les prétendants

par

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Jean-Luc Lagarce

Jean-Luc Lagarce est un dramaturge et metteur
en scène né à Héricourt (Haute-Saône) en 1957 et mort à Paris en 1995. Il fait
partie des auteurs de théâtre les plus joués, même si de son vivant, il est
surtout connu en tant que metteur en scène – il a multiplié les représentations
de ses propres pièces, qui sont par ailleurs surtout mises en voix pour la
radio et rarement montées par ses pairs de son vivant. Il connaît après sa
disparition un succès grandissant en tant qu’auteur, n’ayant pas bénéficié de
l’aura d’un Patrice Chéreau comme Bernard-Marie Koltès, mort jeune dans les
mêmes circonstances. Toutes ses pièces sont publiées par la maison d’édition
qu’il a fondée avec François Berreur en 1992, Les Solitaires intempestifs.

Son enfance a pour cadre Valentigney, bourgade
de Franche-Comté ; ses parents sont ouvriers chez Peugeot et il subit par
sa famille des influences protestantes.

Jean-Luc se passionne pour les lettres très
tôt ; à 13 ans, il écrit déjà une première pièce pour sa classe, initié au
théâtre par une professeure de français. Il part pour Besançon dès ses 18 ans
et commence des études de philosophie qu’il mènera jusqu’à une maîtrise publiée
intitulée Théâtre et pouvoir en Occident.
Du théâtre grec à Tchekhov puis celui des années cinquante (Becket, Ionesco,
Genet), en passant par la scène du XVIIème siècle français, Lagarce retraçait
une histoire et se demandait comment écrire après tous ces grands noms.

Parallèlement à ses études universitaires, il
est inscrit au conservatoire d’art dramatique de Besançon, et il fonde en 1978 une
compagnie de théâtre amateur, baptisée la Roulotte en hommage à Jean Vilar. Il
finira par abandonner ses études pour s’y consacrer ; à cette occasion la
compagnie devient professionnelle et l’on se débrouille pour être accueilli le
temps d’une représentation dans les différents théâtres de la ville.

La compagnie reçoit l’appui du Théâtre ouvert,
organisme subventionné parisien, et vit de subventions à toutes les échelles du
pays. Lagarce bénéfice également de plusieurs bourses du ministère de la
Culture.

Ses premières œuvres, à la fin des années
soixante-dix, Erreur de construction (1977), Carthage, encore (1978), sont marquées
par l’empreinte du théâtre de l’absurde et au premier chef celui de Ionesco
dont il représente La Cantatrice chauve par
ailleurs avec une bonne réception.

Le théâtre de Lagarce est parcouru de
dialogues avec ses pairs, que ce soit à l’occasion des références de la pièce Les Serviteurs (1981) aux Bonnes de Jean Genet, lorsqu’il monte
des pièces de Beckett ou quand inspiré de la littérature antique, il distille
le thème du retour dans nombre de ses œuvres comme un parallèle avec celui
d’Ulysse à Ithaque dans l’Odyssée.

Le thème de la guerre est souvent présent dans
son œuvre, mais indirectement car il n’est question que d’une atmosphère. Il en
est ainsi dans Voyage de Madame Knipper
vers la Prusse Orientale
. Le décor de la pièce est complément
dépouillé et l’on retrouvera cette économie de moyens dans le reste de sa
production.

L’intrigue est toujours pour le moins
menue ; tout tourne autour du langage, de la prise de parole, des
non-dits, des réflexions des personnages sur la façon de dire.

Le monde du théâtre est un autre topos de ses
œuvres ; par exemple, Music-hall (1989)
met en scène une artiste rabâchant son passé et ses tournées ; la pièce Nous, les héros (1993) a pour cadre
l’Europe centrale que parcourt une troupe en tournée alors que se font sentir,
à nouveau, les premiers soubresauts d’une guerre.

Le pouvoir, autour duquel tournait son travail
de maîtrise, est le thème de plusieurs des pièces de Lagarce, comme Retour à la citadelle (1984), L’Exercice de la raison (1985) ou Les Prétendants (1989) où il s’agit
d’exposer le culbutement d’un monde ancien vers un monde nouveau à l’occasion
de la nomination d’un nouveau gouverneur ou directeur. La causticité et
l’humour teintent le regard du dramaturge posé sur les réactions et les
ambitions de chacun.

Cet humour est intrinsèque au style de
Jean-Luc Lagarce dont la particularité est de faire avancer le discours des
personnages par les figures de style de l’épanorthose, de la palinodie, au gré
d’incises et d’une syntaxe originale : chaque personnage se reprend sans
cesse, comme pour préciser sa pensée, mais paradoxalement, son propos en
réalité s’obscurcit.

La pièce Derniers
remords avant l’oubli
en 1987 tourne autour des retrouvailles d’amis après
une longue séparation qui a été l’occasion pour chacun de perdre ses illusions
en acceptant une existence traditionnelle. Les personnages réunis ne peuvent
dissimuler leurs regrets, leur amertume ; des rancœurs et des règlements
de compte éclosent sans qu’il soit possible de s’expliquer clairement. Alors
qu’il s’agissait sans doute de clore un passé (en prétextant la résolution d’affaires),
les remarques humiliantes fusent, le mépris suinte, on mime la sagesse en
prétendant ne pas tenir compte de crispations passées, mais l’on sent bien que
les années n’ont pas cicatrisé toutes les plaies. L’auteur parvient à rendre le
ressenti de chacun à travers les maladresses de l’expression, les silences
gênés, les tentatives manquées de faire rire, les reproches dissimulées.

D’autres retrouvailles ont lieu dans Juste la fin du monde (1990) quand
Louis, 34 ans, retourne dans sa famille après des années ; son vœu est
d’annoncer sa mort prochaine à ses proches mais il n’y parviendra pas au milieu
de tensions familiales renaissantes. Sont ici exploités le mythe de Caïn et
d’Abel ainsi que la parabole du Fils Prodigue, car Antoine ne pense pas que son
frère Louis mérite un accueil enthousiaste, alors que celui-ci, tel Ulysse
retournant parmi les siens, souhaitait surtout se faire reconnaître par eux et faire
accéder son existence, avant la mort et la séparation définitive, à une
certaine cohésion. Le lecteur se voit accorder des marges importantes
d’interprétation de par l’absence de didascalies. À nouveau, le décor est
simple, n’appelle pas une imagerie précise : nous sommes simplement
« à la campagne ».

En 1994, dans J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, le
dramaturge met en scène cinq femmes toutes intéressées au sort d’un jeune homme
lui aussi rentré parmi les siens. Chacune est confrontée à sa propre stagnation,
à son attente, face au parcours de celui dont elle voudrait gagner la
préférence, qui a voyagé à travers le monde. Se met en place un lent ballet de
femmes toutes identiques, aux visages dissimulés, autour de la chambre, du lit du
jeune homme venu se reposer, mourir.

C’est sa mort du SIDA, en 1995, que le
dramaturge anticipe de la sorte, et peu de temps après, dès le début du XXIème
siècle, le monde de la littérature connaît une multiplication des travaux le
concernant, entre colloques, études universitaires et publications diverses.

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