Macbeth

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L'au-delà dans Macbeth

Shakespeare a plusieurs fois mêlé deux mondes : celui de la terre et celui, parallèle et parfois visible aux mortels, peuplé de forces occultes, bienveillantes ou non. Un exemple fameux en est Le Songe d’une nuit d’été où deux actions se déroulent dans le même temps tout en se mélangeant : celle vécue par les mortels et celle vécue par les fées. Dans Macbeth, l’au-delà est omniprésent : dès la toute première scène, le spectateur est accueilli par trois affreuses créatures. On ne saurait se tromper : c’est une tragédie fantastique qui va se dérouler devant le public.

La présence de sorcières n’étonne pas le spectateur du début du XVIIe siècle : pour lui, elles existent. Le roi Jacques n’a-t-il pas écrit un épais ouvrage à leur sujet ? De plus, on en brûle régulièrement en place publique. Ce sont des personnages redoutés dont la réalité ne fait pas de doute, tant pour l’homme du peuple que pour le courtisan. Ce sont ces trois sorcières qui font communiquer les personnages – et les spectateurs – avec un autre monde, plein de ténèbres et de mystères.

Les trois sorcières, « sœurs du destin », connaissent l’avenir : elles saluent Macbeth ainsi :

« PREMIÈRE SORCIÈRE. – Salut, Macbeth ! salut à toi, thane de Glamis !

DEUXIÈME SORCIÈRE. – Salut, Macbeth ! salut à toi, thane de Cawdor !

TROISIÈME SORCIÈRE. – Salut, Macbeth, qui seras roi un jour »

Tout ce qui reste de vie à Macbeth est là, ou presque. De même, Banquo reçoit un aperçu de ce qui l’attend, lui et sa descendance :

« PREMIÈRE SORCIÈRE. – Moindre que Macbeth et plus grand.

DEUXIÈME SORCIÈRE. – Moins heureux, et cependant beaucoup plus heureux.

TROISIÈME SORCIÈRE. – Tu engendreras des rois, quoique tu ne le sois pas »

À chacune de leurs apparitions, les sorcières lèvent le voile sur l’avenir de Macbeth. Quand il les consulte au début de l’acte IV, elles invoquent alors un premier fantôme, évidemment démoniaque puisque appelé grâce au « sang d’une truie qui a dévoré ses neuf marcassins, et [à] la graisse qui coule du gibet d’un meurtrier ». Ce fantôme met expressément le roi en garde contre Macduff. Apparaît un deuxième spectre, celui d’un enfant ensanglanté, puis enfin celui d’un enfant couronné : ces deux-là usent d’un langage à double sens : celui qui le prend au premier degré – et c’est ce que fait Macbeth – ne peut qu’être rassuré par les prédictions offertes : « Nul homme né d’une femme ne peut nuire à Macbeth. […] Jamais Macbeth ne sera vaincu, jusqu’à ce que la grande forêt de Birnam marche contre lui vers la haute colline de Dunsinane » – sur quoi les fantômes rentrent sous terre, séjour des puissances infernales. Et Macbeth s’en va rassuré. Il a tort : il a été trompé par des phrases à double sens, dignes de celles de la pythie de Delphes ou du sphinx de Béotie : Macduff est né suite à une césarienne et donc n’est pas né d’une femme, à proprement parler ; quant à la forêt de Birnam, ce seront les branches qui camoufleront l’armée des ennemis de Macbeth, retranché dans son château de Dunsinane. Les puissances infernales jouent avec les hommes qu’elles trompent.

Les trois sorcières et les fantômes qu’elles invoquent ne sont pas les seuls acteurs venus de l’au-delà. Dans la quatrième scène de l’acte quatre, c’est le fantôme de Banquo assassiné qui vient tourmenter Macbeth au milieu d’un festin. Comme seuls Macbeth et les spectateurs le voient, le comportement du roi intrigue et inquiète les autres personnages présents sur scène : serait-il fou ? Le spectateur d’aujourd’hui peut voir dans cette apparition l’illustration du remords, de la culpabilité, l’expression de l’inconscient refoulé de Macbeth l’assassin. Pour le spectateur de 1606, c’est Banquo qui revient effectivement d’entre les morts. Les fantômes, comme les sorcières, sont une réalité du temps.

Puis c’est au tour de Lady Macbeth d’être tourmentée par l’au-delà : quelle est cette tache qu’elle s’obstine à tenter d’effacer de sa main, et que personne d’autre ne voit : « Va-t’en, maudite tache… ; va-t’en, te dis-je. » Nuit après nuit elle erre dans le château de Dunsinane, sans trouver le repos. Comme dans le cas de Macbeth et du fantôme de Banquo, le spectateur d’aujourd’hui sera tenté de voir là l’expression névrotique d’un remords suite à un acte non assumé par l’inconscient. En 1606, on voyait là le tourment d’une âme en proie aux puissances de la nuit.

Outre le côté spectaculaire de ces scènes, qui ravissent encore le spectateur, Shakespeare pose une question : les hommes sont-ils maîtres de leur vie ou bien est-elle toute tracée ? En effet, les forces occultes dévoilent un avenir qui semble inscrit dans le marbre. Cependant, Macbeth aurait-il assassiné Duncan si les trois sorcières ne lui en avaient pas donné l’idée ? Dans quelle mesure les choix des personnages de la pièce auraient-ils changé leur destin ? Les sorcières et les fantômes sont-ils de simples truchements entre le monde terrestre et le monde occulte, ou bien s’amusent-ils avec les hommes comme le chat avec la souris ? C’est au spectateur de faire son choix : Shakespeare a écrit une tragédie, une pièce de théâtre. Il appartient au spectateur d’y ajouter ou non une dimension métaphysique.

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