Macbeth

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Macbeth, œuvre au service du roi

Comme pour nombre de ses pièces, Shakespeare apuisé son inspiration dans les chroniques de Holinshed, parues en 1577 et 1587,censées retracer l’histoire de l’Angleterre, de l’Écosse et de l’Irlande. Cetouvrage n’a évidemment rien à voir avec ce qui serait considéré aujourd’huicomme une source fiable : n’y trouve-t-on pas, dans l’histoire de Macbeth,l’apparition de trois esprits, trois nymphes qui influencent le destin du futurroi d’Écosse ? En outre les chroniques prennent avec la vérité historiquede grandes libertés, ce qui importe peu à Shakespeare : il n’est pashistorien mais dramaturge. Il s’empare du matériau brut que sont leschroniques, y instille son génie – par exemple en transformant les nymphes entrois sorcières maléfiques –, et raconte une histoire.

Cependant, Shakespeare a parfois ajouté unecorde à l’arc de son écriture : celle de la propagande. Ses pièceshistoriques en sont souvent l’exemple : en ce temps où l’homme de théâtredépendait exclusivement de la protection des puissants, il était judicieux deservir plus ou moins discrètement le pouvoir en place. Shakespeare a écrit sousdeux règnes : celui d’Élisabeth Ire et celui de son cousinJacques Ier, qui unifia les royaumes d’Angleterre et d’Écosse.Cependant, là où un autre servirait avec lourdeur le souverain, Shakespeare adu génie et produit une œuvre qui traverse le temps, servie par une écritureinégalable et une hauteur de propos qui vise au-delà de l’immédiate flatterie.On peut retenir deux exemples fameux : le discours du roi Henri V dans lapièce éponyme et le personnage de Richard III, là aussi dans la pièce du mêmenom. Le discours, tenu avant la bataille d’Azincourt, demeure aujourd’huiencore une incontournable expression du patriotisme anglais. Quant à RichardIII, vaincu et détrôné par Henri VII, le grand-père d’Élisabeth Ire,Shakespeare en a fait l’archétype du mauvais souverain, tyrannique, fourbe,faisant oublier le personnage historique – un roi compétent – au profit d’unecréation dramaturgique – un méchant absolu. Le spectateur retrouve un phénomènesemblable, quoique dans une moindre mesure, dans Macbeth.

Jacques Ier a d’abord été roi de laseule Écosse, sous le nom de Jacques VI. Son ascension au trône d’Angleterren’allait pas de soi : il succède à sa cousine Elizabeth, morte sansdescendance après quarante ans de règne. La propre mère de Jacques, MarieStuart, fut exécutée sur l’ordre même d’Élisabeth. La légitimité de Jacquesétait très contestée : d’autres prétendants à la couronne attendaient dansl’ombre et les conspirateurs catholiques souhaitaient la mort de ce souverainprotestant et écossais, bref, illégitime à leurs yeux. Or, Shakespeare l’écritclairement : la légitimité de Jacques Stuart est écrite depuis la nuit destemps. Elle est annoncée par les sorcières à Banquo : « Tuengendreras des rois, quoique tu ne le sois pas. » En effet, la familleStuart prétendait descendre de Banquo. Non seulement Shakespeare énonce-t-ilclairement la légitimité de Jacques Stuart, mais il peint de son ancêtre unportrait idéal : Banquo est l’incarnation de toutes les vertus attenduesd’un souverain : il est bon soldat, général, même ; il estcourageux ; il est loyal et ne songe pas un instant à détrôner Duncan,souverain en place, malgré la prophétie ; il fait preuved’abnégation : il sauve sa descendance en la personne de son fils Fleanceen combattant les assassins envoyés les massacrer. Puis son fantôme,représentation de la loyauté assassinée, revient hanter la conscience deMacbeth.

Banquo est d’autant plus pur que Macbethapparaît sombre : le thane de Cawdor est certes courageux au combat, maisil fait preuve d’indécision, laisse sa femme décider pour lui, accède au trônepar la traîtrise, se transforme en tyran. Or, si l’on regarde objectivement lesactes commis par Macbeth, il n’a rien fait de pire que ce que commirent nombrede souverains pour accéder au trône ou consolider leur pouvoir, à commencer parMarie Stuart, mère de Jacques, qui fit probablement assassiner son mari, pèrede Jacques (mari qui avait, quelques mois plus tôt, fait assassiner le favoride Marie sous les yeux de celle-ci alors enceinte). Ajoutons à cela que lerécit des chroniques de Holinshed est faux : Macbeth n’a pas assassinéDuncan. Mais cela, Shakespeare l’ignorait, et peu lui importait : ce quicomptait était de servir le roi en place, en écrivant une pièce qui plairait aupublic. Il a réussi au-delà de ses espérances.

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