Manon Lescaut

par

L'architecture d'un roman moralisateur

La construction du roman contribue à l’objectif moralisateur de l’abbé Prévost. Premièrement, dans l’incipit, le narrateur se fait le porte-parole de l’écrivain en menant une réflexion sur l’emploi et l’utilité de la morale, en se référant à de grands penseurs de l’Antiquité et de la Modernité. Cette introduction philosophique à l’œuvre a pour but d’avertir le lecteur des éléments sur lesquels il lui faudra porter son attention : « [Le lecteur] verra, dans la conduite de M. Des Grieux, un exemple terrible de la force des passions […] qui refuse d’être heureux, pour se précipiter volontairement dans les dernières infortunes ; qui, avec toutes les qualités dont se forme le plus brillant mérite, préfère, par choix, une vie obscure et vagabonde, à tous les avantages de la fortune et de la nature ». L’auteur informe aussi son lecteur qu’il cherche à l’« instruire en l’amusant. »

La narration qui est à la base de l’architecture du roman moralisateur permet au lecteur de s’identifier à différents points de vue. Par exemple, au début du roman, le narrateur s’exprime à la première personne, et relate sa rencontre avec le Chevalier Des Grieux à Pacy. Celui-ci accompagne alors Manon dans son exil en Amérique, parmi une douzaine d’autres filles de petite vertu. Le narrateur est séduit par la modestie et la bonne conduite des deux amants, sans connaître encore leur histoire. La présentation de Des Grieux d’un point de vue extérieur permet de donner plus d’informations sur son état à une phase précise de sa vie qui sera explicitée plus loin ; aussi ce passage forme-t-il une prolepse au récit du Chevalier Des Grieux. Ce n’est qu’à leur deuxième rencontre à Calais, deux ans plus tard, que Des Grieux raconte son histoire au narrateur. La narration prend alors la voix de Des Grieux qui entame le récit avec un point de vue interne ; le narrateur critique est alors presque absent. Cependant, lorsque la parole est donnée à d’autres personnages, le lecteur peut lui-même juger du comportement des protagonistes. C’est le cas à chaque fois que parle Tiberge, défenseur de la vertu : « Il est impossible […] que les richesses qui servent à l’entretien de vos désordres vous soient venues par des voies légitimes. Vous les avez acquises injustement ; elles vous seront ravies de même. »

Les péripéties des personnages et leur disposition en crescendo permet de se rendre compte de la gravité croissante des actes de Manon et de Des Grieux, ainsi que de leurs châtiments respectifs : la fuite est punie par la séquestration ; la fraude et la tromperie par la misère ; le meurtre par l’exil et la mort de Manon. La juste punition est inévitable. Parfois, le châtiment est précédé par une réalisation morale qui pourrait être aussi bien attribuée à Des Grieux qu’à l’auteur des mémoires : par exemple, avant d’apprendre que les domestiques lui ont tout volé, le Chevalier s’exclame : « Dieux ! Pourquoi nommer le monde un lieu de misères, puisqu’on y peut goûter de si charmantes délices ? Mais, hélas ! leur faible est de passer trop vite. » À la mort de Manon, Des Grieux est abattu au point de ne presque rien ressentir. Il est symboliquement rejoint par Tiberge qui le reconduit en France et le remet sur le droit chemin. Le roman s’achève abruptement, sans commentaire d’auteur : la morale triomphe.

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