Mémoires d’outre-tombe

par

L’Homme face à l’Histoire

« En moi commençait,avec l’école dite romantique, une révolution dans la littératurefrançaise ». L’auteur des Mémoiresd’outre-tombe appartient à la fois au XVIIIe siècle, à sesdernières décennies du moins, par – en sus de sa naissance – sa formation, saculture, ses goûts littéraires et artistiques, et au XIXe siècle, à toutesa première moitié, par l’essentiel de son œuvre, laquelle se veut d’un« novateur-né ». C’est dire qu’il est contemporain à la fois de ceque les historiens de la littérature appellent parfois le préromantisme, auvrai la première vague du romantisme, et de la seconde vague du mouvement quien constitue l’apogée ou l’âge d’or.

Chateaubriand caractérise sonœuvre comme étant destinée à « donner une existence impérissable » aumonde et aux évènements dont il se fait le spectateur. Il rejette alors saqualité d’autobiographe car, tel que nous l’avons vu auparavant, l’auteur a dumépris pour ce statut, mais offre à son œuvre une dimension de mémoires afin demettre en avant non pas sa propre vie, mais la confrontation de celle-ci avecl’Histoire. Il se fait donc témoin et rapporteur d’une époque, en s’utilisantlui-même pour mieux montrer les conséquences de la période sur un habitant dece temps en même temps que l’influence souvent exagérée – en tant que diplomatenotamment – qu’il s’imagine sur l’époque.

La majorité des chapitres de l’œuvresont consacrés au personnage de Napoléon, alors adulé des romantiques, figureemblématique pour eux de l’homme ayant touché des sommets par l’accomplissementd’actions solitaires, par ses propres moyens. Chateaubriand livre son proprepoint de vue sur le personnage, et les émotions qu’il lui inspire. Il parleainsi de lui-même, de son ressenti face à cette figure qu’il vénère au mêmetitre qu’un dieu, mais raconte cependant avant tout les émotions d’un hommeface à l’Histoire. Si Chateaubriand narre ses pensées intimes concernantNapoléon et toute la période suivante de la Restauration, il les livrecependant comme un homme qui aurait pu être n’importe lequel des auteurs de sontemps, il cherche à donner un point de vue universel, et non celui d’unindividu unique.

Dans maintes pages de ladernière partie, sorte d’immense élégie où retentissent les motifs de la vieillesse,de la mort, de l’irrémédiable usure des êtres et des civilisations, l’emportela conception pessimiste du devenir historique. La Restauration, la monarchiede Juillet ne sont que les contrefaçons minables d’un passé illustre :1830 répète 1789 sur le mode du dérisoire ou du grotesque, les fresques épiquesou les tableaux tragiques des première et deuxième parties cèdent la place à lapeinture mi-pathétique mi-satirique de la royauté en exil, à la rocambolesqueaventure, tournant à la farce ou à la mascarade, de la duchesse de Berry, etmême à l’emprisonnement sans gloire – « courte épreuve » – dumémorialiste dans les geôles louis-philippardes, qui n’ont rien de commun aveccelles de la Terreur ni avec les plombs de Venise. Aux portraits d’un Mirabeau,d’un Danton, d’un Bonaparte, succèdent les caricatures grinçantes des« avortons de Juillet » : un « Monsieur Thiers »,un « Philippe narquois et rusé […] potentat des barricades », un« Monsieur de Talleyrand » dont la « momie » est le digne« représentant de la Royauté-cadavre qui nous régit ». La Francerévolutionnaire n’est plus qu’une France dégénérée : « Dans ce paysfatigué, les plus grands événements ne sont plus que des drames joués pournotre divertissement : ils occupent le spectateur tant que la toile estlevée et, lorsque le rideau tombe, ils ne laissent qu’un vain souvenir. »À cette médiocre comédie de l’histoire contemporaine une génération perdueassiste, emprisonnée dans « une inquiétude aussi improductive que sasuperbe est vaine. »

Ainsi, Chateaubriand poussele lecteur, par le biais de ses réflexions, à une interrogation sur l’Histoireet la variation de ses périodes. En effet, il estime que raconter les faitsavec précision, tels qu’ils ont pu se produire, ne revient à rien d’autre qu’à soufflersur des cendres refroidies. Il se comporte donc en écrivain ambigu, évoquant lamort et les émotions, comme nous l’avons vu, avec force minutie et détails,mais s’adressant au lecteur sur la question du temps comme si cette notionétait hors d’atteinte de toute description fidèle. C’est en racontantl’Histoire par les émotions des hommes qui l’ont vécue que l’on contribue à laconstruire et à la rendre éternelle. Par l’évocation de ses acteurs et de sesspectateurs, l’Histoire passe ainsi par-delà toute altération et se rendintemporelle.

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