Mémoires d’outre-tombe

par

Partie III

L’hiver 1813-1814 voitl’installation de Chateaubriand en face des Tuileries, au moment où une coalitionentre la Russie, l’Autriche, la Prusse et l’Angleterre se constitue pourtriompher de l’empereur Bonaparte. Cela fait vingt ans que la France est enguerre. Chateaubriand, convaincu de la victoire de Bonaparte lors d’uneoffensive de l’armée alliée contre Paris, se concentre sur la rédaction de sabrochure De Bonaparte et des Bourbonspendant que sa femme accueille leurs nombreux visiteurs. L’armée alliée serapproche de Paris et la capitale française capitule le 31 mars 1814. Lapopulation s’étonne de l’affabilité et la courtoisie dont les vainqueurs fontpreuve, surtout le czar Alexandre. Le 2 avril, c’est le Sénat français quidépose l’empereur, en amplifiant certains des arguments que Chateaubriand avaitcouchés sur papier dans sa brochure. Le 11 avril, Napoléon Bonaparte abdique,puis part en exil à l’île d’Elbe. Chateaubriand va à la rencontre du prochainroi, Louis XVIII, qui va signer le traité de Paris le 30 mai avec les alliés.

Chateaubriand résume ainsiles changements dont il est témoin dans le paysage politique français :« Dans la première année de  laRestauration, j’assistai à la troisième transformation sociale : j’avaisvu la vieille monarchie passer à la monarchie constitutionnelle et celle-ci àla république ; j’avais vu la république se convertir  en despotisme militaire revenir à unemonarchie libre, les nouvelles idées et les nouvelles générations se reprendreaux anciens principes et aux vieux hommes. » En octobre, en réponse à unelettre de Carnot au roi, Chateaubriand écrit les Réflexions politiques. Même si le roi apprécie le contenu, iln’apprécie pas l’auteur, qui songe à se retirer en Suisse. Chateaubriand estcependant  nommé ministreplénipotentiaire auprès du roi de Suède. En raison de ses loyautés royalistes, Chateaubriandassiste à l’exhumation et l’enterrement des restes de Marie-Antoinette et LouisXVI. Quand le roi se demande s’il doit rester à Paris face à la menace d’unretour de Bonaparte, Chateaubriand rédige un discours visant à l’encourager àrester à Paris et à se positionner fermement en faveur de la liberté.

Chateaubriand sera déçupar le souverain et par Napoléon qui ne tiennent pas leurs promessesrespectives. Napoléon décide de reprendre le pouvoir et le roi de s’enfuir enBelgique, à Gand. Chateaubriand s’enfuit grâce à son épouse et M. Clausel deCoussergues qui lui apporte assez de liquidités pour partir vers le nord. Mmede Chateaubriand trouve refuge à Tournai et son époux est convoqué par le roi àGand, où elle le rejoint plus tard. Chateaubriand y apprend qu’il est nomméministre de l’Intérieur par intérim. Durant les cent jours que le roi passe àGand, le camp royaliste établit un journal d’opposition, Le Moniteur, oùChateaubriand publie son rapport au roi et où il appelle de ses vœux une libertéde la presse à laquelle s’opposent plusieurs monarchies. Le rapport a un grandimpact en France et l’administration napoléonienne laisse un haut gradéfalsifier le document de Chateaubriand. Pendant ce temps à Paris, Bonaparte seretrouve face à une France qui a changé pendant les quelques mois de monarchieet doit changer son mode de gouvernement. Il lance une offensive contre Gand etWaterloo. Le roi s’enfuit vers Bruxelles en catimini, laissant à Gand la courqui lui était attachée. C’est une alliance anglaise, prussienne et néerlandaisequi s’oppose à l’avancée napoléonienne car les royalistes français sont enpetit nombre. Le roi revient à Gand, car une rumeur lui fait croire queNapoléon va attaquer Bruxelles. Les alliés finissent par remporter une victoireà Waterloo et Napoléon s’enfuit du champ de bataille pour retourner à Paris, oùil abdique en faveur de son fils Napoléon II. La Chambre des pairs s’oppose àcette nomination et l’empereur se retire. Louis XVIII revient à Paris pour êtreréinstallé monarque. Chateaubriand contribue à restaurer Talleyrand auprès du roi.

Chateaubriand se rend àCambrai, avec son épouse, d’où sera publiée la déclaration de Cambrai. Même siChateaubriand s’oppose à la nomination de Fouché, celui-ci finit par être réintégrédans l’entourage du souverain. Lors de son dernier entretien avec le roi surl’avenir de la France, la franchise est de mise : « Sire, je ne faisqu’obéir à vos ordres ; pardonnez à ma fidélité : je crois lamonarchie finie […] Eh bien, monsieur de Chateaubriand, je suis de votreavis. » Pendant ce temps, Napoléon décline et se voit confiné àSainte-Hélène. La relation tumultueuse, faite d’inimitié et d’admiration, entreBonaparte et Chateaubriand, se conclut par une réconciliation. L’écrivain faitparaître dans le journal Le Conservateurun article laudateur sur l’ancien empereur : « Les peuples ont appeléBonaparte un fléau ; mais les fléaux de Dieu conservent quelque chose del’éternité et de la grandeur du courroux divin dont ils émanent. » Bonapartelui répond : « si le duc de Richelieu, dont l’ambition fut dedélivrer son pays de la présence des baïonnettes étrangères, si Chateaubriand,qui venait de rendre à Gand d’éminents services, avaient eu la direction desaffaires, la France serait sortie puissante et redoutée de ces deux grandescrises nationales. » Après la mort de l’ancien empereur, Chateaubriand serend sur tous les lieux où celui-ci s’était rendu après avoir quitté l’île d’Elbe.

Après le deuxième retourdu roi, Chateaubriand est nommé président du collège électoral du départementdu Loiret et membre de la Chambre des pairs. En raison de ses idées, l’écrivainest en porte-à-faux avec l’esprit de cette tribune où ne siégeaient que desmembres de la noblesse, sur des sujets comme l’inamovibilité des juges, lespensions ecclésiastiques ou la loi sur les élections. Afin d’informer lapopulation des principes de leur nouvelle structure de gouvernement, legouvernement représentatif, Chateaubriand publie en 1816 La Monarchie selon la Charte, dont les idées se propagent, mais lepost-scriptum lui attire les foudres du duc de Richelieu et de M. Decazes, lefavori du roi, et lui vaut encore l’intervention de la police quand il résisteà la saisie de son ouvrage. Suite à l’incident, il est rayé de la liste desministres d’État et perdant ses émoluments, il est contraint de vendre seslivres et sa maison. Se cherchant une tribune d’expression, il fonde en 1818 avecson libraire M. Le Normant et ses amis MM. De Bonald et de Lamennais le journalLe Conservateur, qui va perdurerjusqu’à l’établissement de la censure, en 1820, après l’assassinat du duc deBerry par Louvel.

Dans ce contexte qui luiest politiquement peu favorable, Chateaubriand accepte d’être posté à Berlincomme ambassadeur à la condition que ses amis MM. De Villèle et Corbièreobtiennent des portefeuilles ministériels. Ses vœux sont exaucés et, le 1er janvier 1821,  il quitte Paris. Le 13 janvier, il se met autravail et le 17 janvier, il rencontre le roi Frédéric-Guillaume, le grand-ducNicolas et son épouse, le duc et la duchesse de Cumberland, le princeGuillaume,  et le prince Auguste dePrusse. Contrairement à ses prédécesseurs, Chateaubriand effectue son travailavec sérieux. À la fin de son mandat à Berlin, Chateaubriand retourne à Parisau moment du baptême du jeune duc de Bordeaux, et il est réintégré dans sonministère d’État. Ses deux amis démissionnent, ce qui provoque la dissolutiondu cabinet et sa recomposition dans lesquels ils obtiennent des portefeuillesinfluents : le ministère des Finances et de l’Intérieur. Quant àChateaubriand, il devient ambassadeur à Londres en 1822, où il emménage seul,sa femme ayant peur de l’eau.

Pendant son séjour àLondres, il écrit une bonne partie de ses mémoires. Il s’occupe aussi deplusieurs affaires diplomatiques. Le 19 avril, Chateaubriand rencontre lesouverain britannique, George IV, pour la première fois. Leurs interactions semultiplient notamment en raison de l’affaire des colonies espagnoles et de lasituation économique en Irlande. Chateaubriand évolue au cœur de la bonnesociété londonienne et participe à des congrès où se définit la configurationgéopolitique européenne comme celui de Vérone. Le 8 septembre de la même année,il embarque à Douvres pour aller participer à celui-ci, au sujet duquel ilécrit Le Congrès de Vérone. Malgréson succès diplomatique au congrès – il aurait évité une guerre entre l’Espagneet la France –, à son retour à Paris, Chateaubriand est relevé de ses fonctionsde ministre, suite à des intrigues menées par des hommes qu’il avait aidés.

Chateaubriand rejoint safemme à Neufchâtel et, suite au décès du roi Louis
XVIII, ils emménagent de nouveau à Paris. Le nouveau souverain, Charles X,sacré le 29 mai 1825, abolit la censure. Chateaubriand écrit son analyse de lasignification de la cérémonie du sacre dans une brochure intitulée Le Sacre ; par Barnage de Reims, avocat.Opposé à toute forme d’absolutisme, il publie plusieurs articles polémiquesdans Le Journal des débats enfaveur  de la liberté. Pendant plusieursannées, Chateaubriand se bat à la Chambre des pairs pour la liberté de la Grècelorsque celle-ci se détache de l’Empire ottoman en 1830, mais, à son désarroi,le pays opte pour une monarchie. En juillet, Mme de Chateaubriand tombe malade àLausanne, où son mari l’avait conduite et laissée.

Quand il revient à Paris,il se retrouve au milieu de plusieurs affaires qui le tiennent occupé,notamment la publication d’articles controversés qui lui attirent le soutien delibraires et de parlementaires, comme son attaque contre la loi sur la policede la presse. Sous la pression populaire, MM. de Villèle et de Corbière perdentleurs postes, notamment en raison de leurs décisions de plus en plusautocratiques. En 1828, Chateaubriand développe une liaison avec JulietteRécamier et se fait nommer ambassadeur à Rome.

Les premiers temps, il effectuedes visites officielles, notamment au pape Léon XII et aux cardinaux commeBernetti, le secrétaire d’État du Vatican. Chateaubriand se rapproche desautres ambassadeurs, comme le comte Lutzow, l’ambassadeur d’Autriche, le baronBunsen de Prusse ou l’Espagnol M. de Labrador. Il essaie aussi de renouer lecontact avec les artistes qu’il avait rencontrés lors de son premier séjour àRome et continue de s’intéresser à la scène artistique locale. En 1828, deRome, Chateaubriand envoie le manuscrit de son Mémoire sur l’Orient au comte de la Ferronays, travail quiconstitue une réflexion politique sur la Turquie, le Moyen-Orient et la Russie.Il continue aussi d’entretenir une correspondance avec sa maîtresse. Pendantson mandat d’ambassadeur, le souverain pontife meurt. Le cardinal Castiglionidevient le nouveau pape, Pie VIII, et Chateaubriand reçoit à dîner tout leconclave qui a choisi le pape. Par hasard, il rencontre son neveu Christian deChateaubriand en se promenant dans les rues de Rome. En 1829, son mandatd’ambassadeur se termine.  

Quand il rentre à Paris,Chateaubriand va « faire sa cour au Roi à Saint-Cloud » et s’aperçoitque le ministre qui occupait son poste comme intérimaire est devenu permanent. Plusieurspersonnes lui suggèrent de démissionner, ce qu’il finit par faireofficiellement après avoir rencontré le ministre, M. de Polignac : iln’est plus ambassadeur à Rome. Il en profite pour aller à Dieppe et retrouverMme de Récamier. Quand il revient à Paris, la ville s’est soulevée : c’estla révolution de juillet 1830, qui commence le 27 du mois suite à lapublication d’ordonnances refusant le changement de majorité à la Chambrelégislative. Les trois journées d’émeutes populaires forcent le souverain às’enfuir de la capitale. Le 30 juillet, Chateaubriand est invité à se rendre àla Chambre des pairs et, en chemin, il peut constater les dommages engendréspar le soulèvement populaire et les troupes du roi. Des jeunes gens viennent lechercher en scandant : « Vive la Charte ! vive la liberté de lapresse ! vive Chateaubriand ! ». Chateaubriand y prône laloyauté mais c’est le duc d’Orléans qui devient le lieutenant général duroyaume, suite à une proposition de la Chambre élective, et il adopte despositions républicaines. Charles X décide d’abdiquer. Le 7 août marque la finde la carrière politique de Chateaubriand avec son dernier jour à la Chambre des pairs et ses multiples démissionsen tant que membre de la chambre, comme pensionnaire et comme ministre d’État.

 

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