Mémoires d’outre-tombe

par

Le choix des mémoires et la part autobiographique

Bien que dans sa préface, Chateaubriandaffirme n’avoir d’abord nullement eu l’intention d’écrire ses mémoires, denombreux indices permettent de retracer ensuite son changement radical de pointde vue sur la question. Tout d’abord, le titre du premier jet entamé en 1804, Mémoires de ma vie, atteste durevirement de situation de manière hyperbolique : en effet, si l’auteur nemanifestait pas à l’origine le désir de coucher sa vie sur papier, ce choix detitre montre bien que son opinion avait alors changé du tout au tout. Cependant,l’édition finale portant le nom de Mémoiresd’outre-tombe, on peut s’interroger sur ce qui a poussé l’auteur à atténuerl’effet radical que produisait un tel titre sur le lecteur. Celui-ci aurait sudès les premières lignes qu’il s’agissait d’une autobiographie, et aurait puêtre tenté d’aborder l’œuvre de la même manière qu’un manuel historique ou qu’unesimple biographie de l’auteur. L’aversion de Chateaubriand pour les auteurs demémoires est aussi notoire. Il les considère comme imbus d’eux-mêmes etégocentriques. Ainsi, en modifiant le titre original, il aura sans doute vouluse distinguer de ces mémorialistes et affirmer sa différence.

Chateaubriand aura sans doutevoulu, en outre, doter son œuvre d’une connotation plus mystérieuse, pluspoétique. Celle-ci racontant la vie d’un auteur imprégné du romantisme de sonépoque, du « mal du siècle », il est légitime de penser qu’un titreréférant à une dimension imprécise, hors de portée de l’humain et en appelantdavantage à l’imagination et au lyrisme qu’à un simple travail historique lui aitbeaucoup mieux convenu. Or Chateaubriand se veut un anti-Rousseau : nifranchise impudique, encore moins cynique, ni réalisme trop cru ; mais discrétionabsolue envers soi-même et envers les autres. Justification esthétique aussi,dans le prolongement du classicisme ; l’auteur écrit à ce sujet dans lapremière préface à ses Mémoires :« Je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d’homme et,j’ose le dire, à l’élévation de mon cœur. Il ne faut présenter au monde que cequi est beau. »

Habitué à des confessionssans fard, voire provocatrices, le lecteur moderne regrettera peut-être cesouci, toujours visible dans le texte définitif, de voiler quelque peu, dedissimuler parfois les réalités quotidiennes, les aspects peu avantageux detoute existence humaine.

Rappelons aussi un élément ducontexte dans lequel l’auteur envisage d’écrire ses mémoires : samaîtresse, madame de Beaumont, vient juste de mourir, et sa mort frappe Chateaubriandde plein fouet. Ainsi, confronté directement à la mort de l’objet de toute sonaffection, il envisage la possibilité d’écrire l’histoire de sa vie, frappé parla brièveté de celle-ci et le caractère fulgurant du trépas : « une de mes mains se trouvait appuyéesur son cœur qui touchait à ses légers ossements ; il palpitait avec rapiditécomme une montre qui dévide sa chaîne brisée. Oh ! moment d’horreur etd’effroi, je le sentis s’arrêter ! »

Cette œuvre constitue uneautobiographie psychologique, un travail d’écriture qui met en évidence lebesoin d’une introspection profonde, d’une expression de la vérité intérieure.Plutôt que « l’histoire de [sa] vie », l’écrivain fera « l’histoirede [ses] songes […], de [ses] idées et de [ses] sentiments ». Il entendfocaliser ses mémoires sur son moi profond : « J’écris principalementpour rendre compte de moi à moi-même […]. Je veux, avant de mourir, remontervers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur ».

Ainsi, les quarante-deuxvolumes qui composent les Mémoiresd’outre-tombe relatent tour à tour les voyages et l’implication militairede l’auteur, puis son travail littéraire, son investissement politique et enfinses derniers jours. L’enfance reste un sujet très peu abordé, même si c’est sonsouvenir qui inspira à Chateaubriand la rédaction de son projet. En effet,c’est en entendant le chant d’une grive que l’auteur, en 1817, après avoirentamé puis avorté l’écriture de ses mémoires, se remémora son enfance et décidade se remettre à la tâche.

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