Mémoires d’outre-tombe

par

Le thème récurrent de la Mort

« Ces mémoires seront untemple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs » : ainsi sesont rêvés les Mémoires d’outre-tombe. Quelsens donner à l’intitulé Mémoires d’outre-tombe ?Pourquoi avertir les lecteurs qu’« ils se doivent souvenir qu’ils n’entendentque la voix d’un mort » ou plutôt « une voix lointaine qui sort de latombe » ? Dépassant ainsi le terme fatal, se mettant par anticipationau nombre des morts, le mémorialiste pouvait prétendre à un point de vueprivilégié, celui dont rêve toute autobiographie : un regard d’ensemblesur la totalité d’une vie enfin close, cohérente, signifiante, sans retouchesni incertitudes, une position de surplomb, celle d’un dieu, ou d’un artiste,une fois son œuvre parachevée.   

Une brève analyse du titre del’œuvre peut rapidement nous renseigner sur le ton que celle-ci empruntera toutau long de ses pages : celui de la mort et des ténèbres. En effet, Chateaubriandjoue ici sur le paradoxe en nous proposant de lire ses mémoires, qui sont, pardéfinition, le déroulement de sa vie et des évènements historiques auxquels ila assisté, tout en affirmant que ces mémoires proviennent d’outre-tombe, de parla narration de quelqu’un qui est déjà mort. Ainsi, ce titre semble nousproposer de lire l’histoire d’un homme qui, sans être déjà décédé, partage uneexpérience si proche avec la mort que son œuvre semble directement provenir desténèbres.

Il a été dit que le désird’écriture de Chateaubriand provient en partie du décès de sa compagne, madamede Beaumont. Une telle source d’inspiration avait des chances de convoquer parla suite une autobiographie d’un caractère funeste, où l’auteur sera enconstante interrogation quant à son rapport avec l’au-delà.

La mort est donc un sujetrécurrent dans l’œuvre. Parmi les allégories que le lecteur rencontre,nombreuses dans l’œuvre, ne pouvait pas ne pas figurer l’inévitable faucheuse,soit qu’elle se glisse dans telle ou telle famille – « J’ai vu la mortentrer sous ce toit de paix et de la bénédiction » –, soit qu’elleaccumule les victimes à l’occasion d’une épidémie de choléra :« Qu’est-ce que cette grande mort noire armée de sa faux, qui, traversantles montagnes et les mers, est venue comme une de ce terribles Pagodes adoréesau bord du Gange, nous écraser aux rives de la Seine sous les roues de sonchar ? »

L’auteur s’y confronte aussibien lors de passages narratifs, comme lorsque Madame de Beaumont dépérit,mettant en scène le drame universel de l’agonie autant que l’anéantissementd’un être : mort exemplaire et avertissement salutaire ; maiségalement dans des passages introspectifs, de doutes et de lyrisme. Les scènesdans lesquelles l’auteur se fait spectateur de la mort elle-même sont criantesde détails, de véracité et d’émotion. L’auteur ne cache rien au lecteur ducaractère effroyable de la mort, mais également sa dimension fascinante. Parexemple, lorsqu’au chevet de sa maîtresse il comprend qu’elle va mourir d’uneminute à l’autre, elle « rejeta sacouverture, me tendit une main, serra la mienne avec contraction ; ses yeuxs’égarèrent. De la main qui lui restait libre, elle faisait des signes àquelqu’un qu’elle voyait au pied de son lit ; puis reportant cette main sur sapoitrine, elle disait : C’est là !! » La mort revêt donc ici une dimensionmystique, qui met la mourante en relation avec un monde immatériel, inaccessibleaux vivants encore éloignés du trépas. Madame de Beaumont acquiert de plus, àl’article de la mort, une sagesse, une clairvoyance que vante et loue l’auteur.Elle comprend enfin que Chateaubriand l’aime, et cela cause un grand trouble àl’auteur : « je m’aperçus quemadame de Beaumont ne s’était doutée qu’à son dernier soupir de l’attachementvéritable que j’avais pour elle : elle ne cessait d’en marquer sa surprise etelle semblait mourir désespérée et ravie. » La mort a donc ici le rôleambigu de révélateur, d’apaisement pour celui qui meurt, doublé d’uneincompréhension fatale et d’un désespoir vif chez celui qui reste. Le mourant adonc la part belle dans les Mémoires d’outre-tombe,et c’est le survivant, en l’occurrence Chateaubriand, qui semble en souffrirtoutes les conséquences.

Dans les derniers livres,quand la vieillesse rapproche peu à peu l’écrivain de sa propre fin, queculmine cette hantise de la mort, celle des autres et de soi-même, sur tous lesvisages, sur tous les paysages, à la moindre occasion, apparaît, comme ensurimpression, le spectre macabre. Lors d’une visite au tombeau de Madame deStaël, Juliette Récamier, sous les yeux de son compagnon, « pâle et enlarmes, est sortie du bocage funèbre, elle-même comme une ombre ». Dans lecimetière de Saint-Christophe, un tête-à-tête shakespearien voit camperChateaubriand devant un crâne dont les quelques cheveux ont la couleur dessiens – et le même crâne, la même comparaison ressurgira devant les herbes desdunes. Le féroce portrait de « Monsieur de Talleyrand » le montre,vieillissant, « tournant à la tête de mort ». On songe aux« vanités », ces tableaux baroques où les peintres multiplient lesreprésentations de crânes et d’ossements.

Pour finir, Chateaubriandaffirme que « Les vivants ne peuventrien apprendre aux morts ; les morts au contraire instruisent lesvivants ». Ce faisant, il proclame une certaine supériorité du mortsur le vivant, et présente la mort comme une dimension indissociable de la vie.Chateaubriand vit et raconte son existence selon le tempo d’une mort quil’environne et le couve. Il se voit comme surveillé par elle, cette maîtresseeffrayante et cependant inévitable.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Le thème récurrent de la Mort >