Molloy

par

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Samuel Beckett

Samuel Beckett est un écrivain irlandais
d’expression française et anglaise né en 1906
à Foxrock, banlieue aisée au sud de Dublin, dans une famille bourgeoise
protestante, d’un père métreur (métier du bâtiment) et d’une mère infirmière.
De 1923 à 1927 il est élève au Trinity
College de Dublin
où il obtient un Bachelor of Arts ; il étudie
notamment l’anglais, le français et
l’italien. Il enseigne quelque temps à Belfast avant de venir à Paris en tant que lecteur d’anglais à
l’École normale supérieure. Il y rencontre un autre Irlandais, James Joyce, qui devient en quelque
sorte son maître, et l’aide dans ses travaux. Il collabore notamment à Notre examen au sujet de sa
« factification » dans la mise en route de l’œuvre en progrès
(Our Exagmination round his Factification for
Incamination of Work in Progress
), un recueil d’articles qui est consacré à
son aîné, écrit par ses disciples, et qui se livre à une exégèse et une défense
de l’œuvre de Joyce. La participation de Beckett s’intitule Dante…
Bruno. Vico.. Joyce 
; il y étudie notamment l’intrication du fond
et de la forme en littérature. Sa première œuvre d’art est imprimée en 1930 par l’écrivaine Nancy
Cunard ; Whoroscope, au style canularesque,
est une méditation sur le temps mettant en scène Descartes d’une façon burlesque. En 1931 il consacre un essai à
Proust
, dont il poursuivra l’œuvre en s’intéressant davantage au temps qu’à
l’espace, mettant en scène des personnages qui retournent dans leur passé au
gré d’une quête qui apparaît finalement vaine. La dimension burlesque de Whoroscope se retrouve dans les nouvelles
de
Bande et Sarabande (More Pricks Than Kicks) qui
paraissent en 1934. Les histoires sont fondées sur des malentendus, l’inversion
des valeurs, des attitudes antisociales,
qui mettent toutes en scène un héros indolent appelé Belacqua. S’il voyage
beaucoup entre 1931 et 1937, hésitant entre l’Angleterre et la France, Beckett
se fixe à Paris à partir de 1938.

Son premier roman, Murphy, paraît cette
année-là ; Beckett le traduira lui-même en français en 1951, comme
d’autres de ses ouvrages à partir de 1945. Inversement il traduira lui-même ses
ouvrages écrits en français vers l’anglais. Le ton de Murphy reste décidément burlesque. Le héros en est un clochard passant le plus clair de son
temps dans une berceuse, en quête d’un état de félicité qui a quelque chose de
mystique, dans ce qui s’apparente à une fuite hors du monde, lequel apparaît
bête et laid, habité de pantins agités par des passions mécaniques. Molloy en 1951
est le premier roman que Beckett écrit en français ;
il cherchait par là, disait-il, à appauvrir
encore davantage la langue qu’il employait. Il raconte le parcours de deux
hommes, le deuxième partant à la recherche du premier, mais tous deux
s’ankylosant similairement au cours de leur quête. La manie de raisonner de
l’homme est notamment épinglée, comme un tragique manque de confiance en soi.
L’écrivain fait preuve de beaucoup d’humour
dans la description des comportements absurdes, maniaques des personnages.
L’année suivante paraît Malone meurt, un autre roman tragicomique écrit en français, dont le
personnage éponyme est un autre homme qui va se paralysant, un vieillard dont s’occupe une vieille nourrice,
indifférent au monde, et qui, devenant romancier dans ses derniers jours, crée
un personnage idiot reflétant sa propre sénilité, issu d’une rage de penser qui apparaît vaine.

La première pièce représentée de l’auteur, En
attendant Godot
, écrite en français, est créée en 1953 au théâtre de Babylone dans une mise en scène de Roger Blin.
Jugée révolutionnaire, promise à devenir un classique, elle connaît un grand succès. Au centre, le couple de
clochards que forment Vladimir et Estragon, que l’hypothétique venue de
Godot retient de se pendre. Leur dialogue est monotone, les souvenirs de leur
vie passée confus. Un autre couple apparaît, celui du maître et de l’esclave,
qui vient exprimer caricaturalement l’exploitation
de l’homme par l’homme
. La répétition
sur laquelle est fondée la pièce – étalée sur deux journées quasiment
identiques – est vivifiée par des variantes
et le tout produit un comique propre
à illustrer sur un mode mineur l’absurdité de la vie. Le personnage principal
de L’Innommable,
nouveau roman qui paraît en 1953 et
vient clore une trilogie avec les deux précédents, apparaît comme la
continuation des antihéros de ceux-ci. Un homme immobile qui ne peut s’empêcher
de parler, débitant un long monologue d’insomniaque, confie ses doutes et évoque
des personnages qu’il imagine, impuissants et inaptes comme lui. Le roman Watt
qui paraît la même année illustre un monde logique mais vain et voue toute
activité spirituelle, toute volonté de comprendre, de même à la vanité.

C’est toujours l’exposition de l’absurdité du
monde et de la vie qui motive la pièce Fin de partie en 1957. Hamm, un aveugle immobile, est
secondé par Clov, un valet qu’il martyrise, rivé dans ce logis lugubre par
l’habitude, continuant de céder aux caprices de son maître. L’atmosphère serait
simplement étouffante si l’écriture de Beckett ne servait pas un humour caractérisé par le laconisme. Dans la pièce La
Dernière bande
(
Krapp’s Last Tape) de 1958, le seul personnage,
Krapp, est un homme devenu animal qui écoute un enregistrement de lui-même
remontant à trente ans, prétexte à illustrer son déclin : à sa désintégration physique fait écho une perte de l’espoir ; l’intellect a
disparu derrière les appétits du corps, seuls à subsister.

La pièce Oh les beaux jours (Happy Days) est créée à New York en 1961. La joyeuse héroïne en est Winnie
qui, bien qu’enterrée jusqu’à la taille, se satisfait de ne pas être totalement
démunie puisqu’elle possède un sac et un mari. Elle passe donc de l’un à
l’autre, les exploite à tour de rôle pour remplir ses journées, et même quand
son mari meurt, elle se satisfait d’avoir encore son sac, et sa mémoire, bien
qu’elle soit à présent enlisée jusqu’au cou.

 

Samuel Beckett meurt en 1989 à Paris
vingt ans avoir vu sa carrière couronnée du prix Nobel de littérature. Sa conception de la vie atrocement pessimiste poussait l’écrivain à présenter
le monde comme un cauchemar mathématiquement organisé, traduit au théâtre par des
décors austères et géométriques. Ses personnages,
errants physiques ou mentaux, aux existences larvaires, frappés de raideur,
sont cependant mus par une bougeotte, ou une reptation absurde qui fait écho à des pensées dépourvues de prise
sur le monde. Ils n’ont pas une psychologie traditionnelle mais apparaissent
plutôt comme des voix, à travers
lesquelles seules ils existent, et par lesquelles ils s’attachent à « mourir de l’avant » selon une
expression de Beckett, dramaturge de l’agonie
et des adieux au monde. La
lucidité qu’exprime le discours monotone d’êtres gémissants, insituables mais se livrant en revanche
à des inventaires d’un temps passé à être étiré dans sa répétition, apparaît
comme un abcès qui les fait souffrir et non avancer. Et être accompagné n’y
change rien, le couple chez Beckett est le lieu de la maltraitance : le plus fort tyrannise le plus faible, et
celui-ci se livre régulièrement à des tentatives de révolte aussi théâtrales
que futiles.

Le style
de Beckett se distingue par une économie
de moyens, une verve humoristique obéissant à un
certain laconisme. Le dépouillement
presque abstrait d’un langage
souvent circulaire semble ainsi
mieux viser des vérités universelles
touchant l’attente, la solitude, l’aliénation, l’errance,
la déchéance. Pour dire un monde tragicomique et nu, un langage nu donc, obéissant au principe
beckettien de la lessness, et qui va
se rapprochant du silence.

 

 

« Il
faut donc continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il
y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me
disent, étrange peine. Il y a complète désintégration. Pas de Je, pas de Avoir,
pas de Être, pas de nominatif, pas d’accusatif, pas de verbe. Il n’y a pas
moyen de continuer… À la fin de mon œuvre, il n’y a rien que poussière : le
nommable… »

 

Samuel
Beckett, L’Innommable, 1953

 

« CLOV. — À quoi est-ce que je sers ?

HAMM. — À me donner la
réplique. »

 

« HAMM : Salopard !
Pourquoi m’as-tu fait ?

NAGG : Je ne pouvais pas
savoir.

HAMM : Quoi ? Qu’est-ce
que tu ne pouvais pas savoir ?

NAGG : Que ce serait
toi. »

 

Samuel Beckett, Fin de partie, 1957

 

« VLADIMIR : Qu’est-ce
qu’on fait maintenant ?

ESTRAGON : On attend.

VLADIMIR : Oui, mais en
attendant ? »

 

Samuel Beckett, En attendant Godot, 1952

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