Molloy

par

L’absurde

Beckett, comme dansl’ensemble de son œuvre, traite de l’absurde dans la vie de l’homme, en prenantl’exemple de Molloy. En effet, Molloy ne connaît pas vraiment sa vie, ill’ignore, et doit s’inventer une existence, un passé, pour expliquer son propreprésent. Si, sur la forme, l’énonciation de son expérience – par des« flash-backs » portant parfois sur des points de détail sansimportance – semble totalement absurde, il en est de même de sa vie : ileut de longs moments d’errance dans sa ville d’origine ainsi qu’aux alentours,avant de partir, prenant de la distance avec ses racines, pour découvrir un peule monde par lui-même, mais sans jamais s’éloigner, ce que l’auteur précise enpréface : « Par le pays de Molloy j’entends la région fort restreintedont il n’avait jamais franchi, et vraisemblablement ne franchirait jamais, leslimites administratives, soit que cela lui fût interdit, soit qu’il n’en eûtpas envie, soit naturellement par l’effet d’un hasard extraordinaire. » Ilne retient pas de grande rencontre, comme s’il était constamment enfermé dansson conditionnement de fils, incapable de se libérer de sa mère, de sonenfance ; il n’a jamais travaillé, et n’a jamais été autonome. Sa mèrereprésente tout pour lui, et c’est ce qui l’empêche d’avancerindépendamment : la preuve, c’est qu’il est dans sa chambre, à son chevet.

Leur relation estabsurde : leur faible différence d’âge fait qu’ils vivent presque comme unvieux couple, d’après Molloy. De plus, sa mère l’appelle Dan, ce qui n’est passon prénom mais il s’y fait, comme pour lui faire plaisir : « Elle nem’appelait jamais fils, d’ailleurs je ne l’aurais pas supporté, mais Dan, je nesais pourquoi, je ne m’appelle pas Dan. Dan était peut-être le nom de mon père,oui, elle me prenait peut-être pour mon père. Dan, tu te rappelles le jour oùj’ai sauvé l’hirondelle. Dan, tu te rappelles le jour où tu as enterré labague. Voilà de quelle façon elle me parlait. Je me rappelais, je me rappelais,je veux dire que je savais à peu près de quoi elle parlait, et si je n’avaispas toujours personnellement participé aux incidents qu’elle évoquait, c’étaittout comme ». De la même manière, l’explication de Molloy qui appelle samère Mag et tente de justifier ce prénom montre l’absurdité de la situation. Ildevrait l’appeler Maman, mais leur relation est si étrange qu’il l’appelle Mag,car cela est proche de « maman », mais comme ils n’ont pas vraimentune relation mère-fils, cela ne lui vient pas à l’idée.

Leur relation estabsurde également parce que sa mère est sourde et qu’ils ont un code pourcommuniquer, qui est forcément très simple, empêchant toute conversationprofonde : « Elle articulait mal, dans un fracas de râtelier, et laplupart du temps ne se rendait pas compte de ce qu’elle disait. Tout autre quemoi se serait perdu dans ce babil cliquetant, qui ne devait s’arrêter quependant ses courts instants d’inconscience. D’ailleurs je ne venais pas pour l’écouter.Je me mettais en communication avec elle en lui tapotant le crâne. Un coupsignifiait oui, deux non, trois je ne sais pas, quatre argent, cinq adieu.J’avais eu du mal à dresser à ce code son entendement ruiné et délirant, maisj’y étais arrivé. Qu’elle confondît oui, non, je ne sais pas et adieu, celam’était indifférent, je les confondais moi-même. Mais qu’elle associât lesquatre coups avec autre chose qu’avec l’argent, voilà ce à quoi il fallaitobvier à tout prix. »

Enfin, le dernierpoint absurde concernant la relation entre Molloy et sa mère, c’est que lelecteur, comme Molloy, ignore si elle est morte ou vivante.

Dans le récit, denombreux autres passages révèlent l’absurde de la situation de Molloy : enreprenant son vélo, il renverse un chien, dont il rencontre la maitresse ;cette femme, loin de lui en vouloir, va l’héberger chez elle avant qu’il nereparte vers la campagne. Cette femme, c’est madame Lousse, on ignore tout surelle, mais sa décision de l’accueillir est étrange.

L’absurde se trouveégalement du côté de Moran qui, au fil de l’enquête, se demande ce qu’ildevrait faire avec Molloy, une fois qu’il l’aura trouvé. Il n’obtient aucuneréponse. Alors qu’il perd ses capacités physiques, il se demande toujours s’ildoit poursuivre Molloy. Il fait passer la poursuite de sa mission avant sonpropre intérêt, alors qu’il est incapable de continuer, attendant l’ordretransmis par Gaber pour abandonner. De plus, il doute du bien-fondé de samission, mais continue. Moran a un comportement absurde, au sens où il neréfléchit jamais à la légitimité de ses actions, ou alors après. Cette absencede réflexion se retrouve également lorsque Moran tue à coups de bâton un vieilhomme qui vient seulement lui poser une question.

Enfin, un dernier pointabsurde, c’est que le messager Gaber retrouve Moran totalement handicapéphysiquement et lui enjoint de rentrer chez lui, la mission étant terminée,mais qu’il ne l’aide pas à repartir. 

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