Pauline

par

Horace de Beuzeval

Le comte Horace de Beuzeval est celui par quile malheur va fondre sur Pauline. « C’était un jeune homme pâle, et plutôtpetit que grand, avec des yeux noirs et des cheveux blonds. […] il paraissaitavoir vingt ans ; puis […] on voyait quelques légères rides partir ducoin de la paupière en s’élargissant vers les tempes, tandis qu’un pliimperceptible lui traversait le front, indiquant, au fond de son esprit ou deson cœur, la présence habituelle d’une pensée sombre ». Voici le rapideportrait physique et moral du personnage : beau, jeune – il a vingt-huitans quand il courtise Pauline – et habité d’une pensée que son physique d’angene révèle en rien. Il est, au sens propre du terme, extraordinaire :habile aux armes, doté d’une endurance physique exceptionnelle, ce quen’indique pas son apparence plutôt frêle : « On sentait une de cesorganisations puissantes que souvent la nature, comme par caprice, s’amuse àenfermer dans un corps qui semble trop faible pour la contenir : aussi lecomte paraissait-t-il composé de contrastes. Pour ceux qui ne le connaissaientpas, il avait l’apparence faible et languissante d’un homme atteint d’unemaladie organique ; pour ses amis et ses compagnons, c’était un homme defer, résistant à toutes les fatigues, surmontant toutes les émotions, domptanttous les besoins ».

La belle société des salons mondains admire ceténébreux jeune homme aux manières exquises et qui sourit si peu. En outre, ilest auréolé d’une flatteuse réputation d’homme courageux. Cette réputationn’est pas usurpée : armé d’un simple couteau, il a tué une tigressefurieuse. Totalement maître de ses nerfs, il a sauvé son ami aux prises avec unsanglier qui allait l’éventrer, abattant l’animal d’une seule balle. En outre,il n’est pas avare de ces gestes qui font grande impression dans les salons,comme lorsqu’il perd délibérément au jeu la somme énorme de huit mille francspour pouvoir parler à Pauline. Dès la première rencontre, Pauline tombe sousson charme et lutte en vain contre l’attirance qu’elle éprouve. Bref, Horace deBeuzeval est un personnage exceptionnel : « c’était un génie auxprises avec le monde, et qui, vainement enveloppé dans ses lois, sesconvenances, et ses habitudes, les emporte avec lui, comme un lion le ferait demisérables filets tendus pour un renard ou pour un loup. » Il est,littéralement, surhumain. Quel héros il serait si sa force et son courageétaient mis au service du bien !

Pourtant, Horace de Beuzeval est un horribleindividu. Il ne manque pas de courage, certes, mais est-ce du courage d’alleraffronter seul une tigresse ou de l’inconscience, à moins qu’il s’agisse d’unmalsain désir de mort, un flirt avec la camarde. En outre, ce courage physiques’accompagne d’une totale sécheresse de cœur ; la tigresse que Beuzeval vaaffronter n’est pas un fauve meurtrier : c’est une mère qui veut protégerses petits, petits que les chasseurs tuent sans états d’âme. Quant à l’aventureelle-même, elle est le fruit d’une manipulation ; certes, Horace a été victimedes moqueries d’officiers anglais, mais il pouvait y mettre fin d’une phraseet, le cas échéant, obtenir réparation sur le pré. Or, il a choisi d’entretenirle malentendu – les officiers anglais croyaient qu’il n’entendait rien à leurlangue – puis a refusé excuses et offres de réparation. Horace est unmanipulateur qui sous prétexte d’honneur et de courage organise la mise enscène d’un acte dangereux. Plus tard, il jette son dévolu sur Pauline, lapoursuit de ses assiduités à la fois glaciales et ardentes, puis l’épouse.L’aime-t-il ? Il le dit, mais il a une façon bien étrange de traiter cellequ’il aime, et il ne s’abandonne jamais entre ses bras : il la dominetotalement.

« Combien de combats terribles s’étaientpassés dans ce cœur, avant que la volonté fût arrivée à comprimer à ce pointses pulsations, et un bien long incendie avait dû dévorer cette âme avant quesa flamme ne devint toute cendre et que sa lave ne se changeât en glace. »Dumas pose la question : pourquoi Horace est-il devenu ce monstre defroideur ? Une amorce de réponse est donnée par Beuzeval enpersonne : « Je ne crains ni Dieu ni Satan ; mais j’ai payé cesavantages au prix de toutes les joies de la vie. » Par cette déclaration,il s’approche des grands maudits de la littérature, comme Dom Juan ou Faust,qui ont quitté la sphère des simples mortels pour en atteindre une autre,qu’ils pensaient supérieure, mais dont le bonheur est absent. Le mystère surson passé et la genèse de cette métamorphose reste entier, mais Horace donne aulecteur une certitude : il est profondément malheureux. Il ajoute,résigné : « Il y a longtemps que je suis maudit. »

Il y a du diable dans Horace. Quand Alfred deNerval le provoque en duel, Beuzeval fait preuve d’un « sang-froidinfernal ». D’ailleurs, Horace s’identifie clairement à Faust quand, lorsde la scène du bal, il cite longuement l’œuvre de Goethe. Faust, qui a venduson âme au diable pour avoir libre accès à la connaissance – dans la pièce dethéâtre écrite par Marlowe au XVIe siècle – et à l’amour deMarguerite dans l’œuvre de Goethe au début du XIXe siècle, estl’archétype du maudit qui se sait promis aux flammes de l’enfer, à cause dupacte passé avec le démon. Quel pacte a donc passé Horace ? Dumas laissele lecteur dans l’ignorance. Peut-être Horace n’est-il que d’une glacialeindifférence quant à l’au-delà qui l’attend, ce qui le rapproche du Dom Juan deMolière. Ce surhomme inhumain annonce le personnage d’Edmond Dantès, leterrible anti-héros du Comte de Monte-Cristo que Dumas achèvera en1844 : victime d’une affreuse injustice, Edmond Dantès a troqué sa naturebonne contre un cœur aride, ce qui lui permet de mener au bout sa vengeance.

Cependant, le lecteur peut être déçu deretrouver Horace sous les traits d’un simple bandit de grand chemin qui met lacampagne normande en coupe réglée. Certes, avec la complicité de ses deux amisMax et Henri, il sème la terreur dans les alentours du château de Bucy, maisnous sommes loin de la formidable vengeance qu’exercera Edmond Dantès, qui feratrembler les plus hauts personnages de l’État. La première vision donnéed’Horace est celle d’« un jeune homme de vingt-huit à trente ans, auxcheveux blonds et de moyenne taille […] vêtu d’un pantalon de toile bleue,pareil à celui que portent les paysans les jours de fête ». Le couteau dechasse qu’il porte n’en fait pas un paladin : nulle aura n’entoure alorsle personnage. Le grand crime de cet être diabolique n’est donc que cela :il rançonne les voyageurs dans la campagne normande, sans même la noblesse d’unMandrin, d’un Cartouche ou d’un Gaspard de Besse. Quant au modus operandi dumeurtre de Pauline, il ne s’explique que par la volonté de Dumas de créer uneatmosphère terrifiante autour de sa protagoniste. En effet, le redoutable tueurde tigresse aurait gagné en efficacité s’il avait passé sa désobéissante épouseau fil de son épée, plutôt que lui réserver une mort lente et alambiquée. Cedernier détail ajoute cependant un trait au personnage d’Horace deBeuzeval : la cruauté. 

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